Des soldats au fort des Adelphes - VAUBOURG Cédric

10 mai 1871, les conséquences du traité de Francfort

La France vient de capituler contre le royaume de Prusse et ses alliés allemands, devenus le jour du traité de paix, l’Empire Allemand. Cette défaite n’est pas sans conséquence car le pays est amputé de la ville de Metz et des territoires annexés par Louis XIV en 1681 qui sont les départements du Haut Rhin, du Bas Rhin et de la Moselle. Seul le territoire de Belfort reste français du fait de la bravoure des troupes françaises lors du siège de Belfort. En contrepartie, la France doit céder une grosse partie du département de la Meurthe et quelques communes du département Vosgien.

L’annexion fait perdre à la nation une frontière naturelle, le Rhin, 14 470 km² de territoire, 1 694 communes et près de 1 600 000 habitants. Elle se sépare également de 20 % de son potentiel minier et sidérurgique, de trois places fortes importantes (Metz, Bitche et Strasbourg) ainsi que de la liaison par canaux entre le canal de l’Est et le canal du Rhône au Rhin.
Cette amputation durement ressentie ne permet pas de construire une paix durable.

Après avoir libéré de l’occupation allemande Belfort et les six départements du Nord et en attendant le remboursement d’une lourde dette de guerre de 5 milliards de francs or, il faut reconstruire la défense. Cette dette qui doit être remboursée en trois ans sera remboursée le 16 septembre 1873, date à laquelle le dernier soldat allemand quitte Verdun dernière ville occupée. Le remboursement de la dette sera assurée grâce à d’importants prêts publics internationaux qui impacteront fortement la capacité d’investissement de la France jusqu’à la Grande Guerre.

Les prémices du système Séré de Rivières

Afin de protéger rapidement la nation, les premières mesures consisteront à réformer l’armée avec un service militaire plus long qui passe à cinq années permettant ainsi de porter l’effectif sous les drapeaux de 100 000 à 500 000 hommes.
Il faut aussi protéger les frontières, car la France est complètement isolée sur la scène européenne. Elle doit mettre en place un système de défense fortifié dissuasif capable de ralentir une attaque surprise pour mieux mobiliser l’armée de campagne. Cette protection assure également le redressement de l’armée française qui doit moderniser son matériel.

Pourtant, la France doit faire preuve de réalisme, elle sort d’un conflit l’ayant complètement affaiblie et isolée avec une frontière sans défense, ouvrant la route de Paris à une nouvelle invasion. Son armée est désorganisée avec un armement dépassé et des citadelles complètement obsolètes face à l’artillerie rayée.

Les fortifications du système Séré de Rivières en 1914. VAUBOURG Cédric
Les fortifications du système Séré de Rivières en 1914. VAUBOURG Cédric

Le système Séré de Rivières

La réalisation d’un nouveau système fortifié est décidée en 1872, par le Parlement pour se défendre en priorité contre l’Allemagne, avec notre nouvelle frontière du nord-est démantelée après l’annexion de l’Alsace – Lorraine. Il subit à partir des années 1880, une évolution parallèle à celle de nos armées pour n’être mis à l’épreuve qu’en 1914, 40 ans après l’ouverture du chantier des premiers ouvrages.

Cette mission de protection est confiée à une commission mixte, composée d’officiers du Génie et d’Artillerie, qui avait été nommée, après la guerre, pour étudier la réorganisation d’ensemble et de détail de la fortification permanente. Cette commission porta d’abord en 1872, le titre de Comité de défense.

Les premiers travaux exécutés en France, après 1870, furent conçus d’après les prescriptions de l’Instruction Ministérielle du 9 Μai 1874, élaborée par cette commission. Le projet de réorganisation de notre système défensif fut voté le 27 mars 1874. De 1874 à 1880, le responsable de sa construction n’est autre que son concepteur le Général Séré de Rivières, nommé à cet effet Directeur du Génie au Ministère de la Guerre.

Ce qui est entrepris est achevé pour l’essentiel en 1885. Il doit ensuite prendre en compte l’aménagement du territoire, l’évolution de la stratégie, les perfectionnements de l’artillerie (tir fusant et obus torpille). Il s’adapte au fil des ans, dans la mesure où l’Etat Major s’y emploie et où le Parlement attribue des crédits. Malgré la disgrâce où la fortification est peu à peu tombée dans les années précédant la Grande Guerre, il joue un rôle important à son début, mais il faudra attendre la bataille de Verdun, pour que l’on perçoive la qualité des services qu’il peut toujours rendre.

Conception initiale

Vue aérienne de la citadelle de Mont-Dauphin édifiée sous VAUBAN (système bastionné)
VAUBOURG Lucas
Vue aérienne de la citadelle de Mont-Dauphin édifiée sous VAUBAN (système bastionné)
VAUBOURG Lucas

Cette conception est celle d’un système cohérent, tel que l’on en n’avait pas réalisé en France depuis le « Pré carré » de Vauban.

Ni la Révolution, ni l’Empire n’avaient eu le temps d’étudier et d’y faire construire un nouveau système fortifié. Tous deux avaient vécu sur un héritage dont la valeur ne se dépréciait pas trop. En effet, les effets de l’artillerie de siège n’avaient pas fait de progrès significatifs et les formes techniques des places anciennes pouvaient encore s’en accommoder moyennant quelques aménagements de masses couvrantes. La pugnacité et l’énergie du gouverneur assiégé faisaient le reste. Cependant, le développement et l’amélioration des routes, l’apparition des armées « populaires » à gros effectifs, laissaient prévoir que les théâtres futurs d’opérations en France pourraient non seulement s’ouvrir en toute saison, mais encore s’élargir et s’approfondir, le pays tout entier deviendrait un objectif pour l’ennemi et le « Pré carré » n’y pourrait rien. Ce fût bien ce qu’on vit en 1814-1815, où Paris dut subir deux occupations successives. Le traité de Vienne ouvrit 4 brèches dans nos frontières naturelles la trouée de l’Oise donnant accès à Paris, la large tête de pont de Sarrelouis découvrant la Lorraine, Landau et Porrentruy devenant des bases d’opérations contre l’Alsace.

Illustation de l'occupation de Paris en 1815
Illustation de l’occupation de Paris en 1815

La Restauration, la IIème République et l’Empire apparaissent aujourd’hui, comme ayant été des périodes de réflexion sur l’emploi de la fortification pour la défense du pays, car on discuta beaucoup et on construisit peu, à la différence de nos voisins qui se protégèrent solidement, et à nos frais, contre nos entreprises.

L’enseignement de l’Ecole de Metz ne brillait certes pas par son originalité, on y redessinait les fronts bastionnés de Vauban revus par Fourcroy, en leur apportant des améliorations microscopiques, le Général Noizet y professait que les places fortes procuraient la force par leur existence, que cette force était la même quel que soit leur emplacement sur le terrain, même si on le déterminait par le hasard. Il y eut pourtant, de nombreuses études novatrices d’officiers de tout grade proposant des solutions visant à favoriser l’action des armées et ressortissant, pour la plupart, à deux grandes familles.

Dans la première, on proposait de ne donner à chaque place forte qu’un rôle individuel, pour certains, il fallait des places d’appui, de manœuvre ou de dépôt. Pour d’autres, il fallait des « camps retranchés » avec un noyau central entouré d’une ceinture continue de forts détachés protégeant une vaste zone où une armée battue puisse se refaire, de dimensions telles que le siège en soit impossible. Le Général Rogniat y était l’auteur le plus représentatif.

Dans la seconde, on trouvait surtout les mémoires du Général Poitevin de Maureilhan établis à l’intention de la Commission de Défense de 1818, chargée d’étudier ce qu’il convenait de faire pour défendre la frontière affaiblie de notre grand pays, avec de petits moyens. Lui pensait qu’il fallait prévoir pour chaque armée une « position centrale » ouverte à l’arrière et l’organiser sous la forme d’un ensemble de places donnant un système, c’est à dire solidaires et destinées à fournir toutes ensemble un effet collectif au profit de l’armée.

Ces « positions centrales » seraient à relier par des places intermédiaires de liaison. Il avait 4 idées de base :

  • 1° Une petite armée en position défensive ne peut prétendre empêcher seule l’invasion par un ennemi supérieur, elle a besoin de places fortes.
  • 2° Les emplacements des places fortes sont subordonnés au choix des positions à occuper par les armées.
  • 3º Les positions à occuper par les armées résultent des grandes lignes géographiques du pays.
  • 4° La création de « positions centrales » peut seule assurer la liberté de manœuvre des armées.

Concrètement, on fut incapable de se lier à une stratégie à long terme et on dispersa de maigres crédits difficilement obtenus. La Restauration apprécia Maureilhan mais, soucieuse avant tout de se réinsérer discrètement dans le concert des nations, fit effort sur le casernement. La Monarchie de Juillet poursuivit la politique étrangère pacifique des Bourbons. Elle parvint à doter Paris et Lyon d’une enceinte bastionnée avec une ceinture de forts détachés pour les protéger d’un bombardement par l’artillerie à tubes lisses, elle entama l’amélioration de Belfort et travailla un peu dans les Alpes et le Jura. Quant à Napoléon III, il mena une politique étrangère incohérente et aventureuse. S’étant rallié tardivement aux idées de Rogniat, rendues caduques par le développement des communications, des effectifs et de l’artillerie, il décida la création de camps retranchés de seconde ligne, en 1870 Metz était en chantier, Langres à peine entamée, la trouée de l’Oise et le Bas Rhin dans l’état où les avait laissés le Premier Empire.

Si l’on excepte Belfort, Bitche et Phalsbourg, la guerre fut marquée par une série de désastres portant des noms de places : Metz, Sedan, Paris. Seules Strasbourg et Belfort subirent un siège régulier, les autres villes furent réduites par la famine ou l’artillerie de campagne.

La guerre à montrer que les places peu étendues et dépourvues de forts détachés capitulent très vite, après un bombardement de siège comme Verdun ou Toul.

Elle montre aussi que le blocus d’une grande place, insuffisamment approvisionnée, eu égard à sa population et aux effectifs de sa garnison normale ou accidentelle, en amène fatalement à la reddition (Metz -Paris).

D’autre part, le siège de Belfort avait fait ressortir, une fois encore, l’efficacité d’une défense extérieure active, utilisant la fortification pour s’opiniâtrer, en s’appuyant sur des ouvrages permanents ou même du moment, armés d’une puissante artillerie.

Ernest Meissonier Le Siège de Paris (1870-1871) vers 1884 huile sur toile H. 53,5 ; L. 70,5 cm. Legs Elisabeth Meissonier, veuve d'Ernest Meissonier, 1898 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais Patrice Schmidt
Ernest Meissonier Le Siège de Paris (1870-1871) vers 1884 huile sur toile. Legs Elisabeth Meissonier, veuve d’Ernest Meissonier, 1898 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais Patrice Schmidt

On se retrouve de la sorte en 1872, comme en 1815, devant la nécessité de préparer la défense de la nouvelle frontière, béante après la perte de l’Alsace – Lorraine, et ce avec une contrainte supplémentaire la nécessité de faire vite, car l’ennemi potentiel est unifié, puissant et menaçant. Le Comité de Défense chargé d’y pouvoir se rallie en 1873 aux idées avancées par le Général Séré de Rivières. Celui-ci est nommé Directeur du Génie pour les appliquer sur le terrain.

Il a écrit, dans un discours préparé en 1879, pour répondre à des détracteurs faisant campagne contre le vote de crédits destinés au Génie, quelques mots qui synthétisent sa pensée : « le mode d’attaque de l’ennemi est le secret de l’avenir ».

On peut comprendre d’abord, qu’il n’entend pas se borner à résoudre le problème à court terme de 1872, mais veut faciliter la solution des problèmes futurs, compte tenu du progrès irréversible de la technique et du rétablissement attendu de nos forces.

Il va donc rechercher les constantes qui joueront toujours un rôle important, pour baser sa conception sur des données fixes. Le terrain étant le seul élément qui ne change pas, il faut tracer le système fortifié en fonction de ses propriétés naturelles.

On peut comprendre aussi, que les choses seraient facilitées, si on savait ce que l’ennemi veut faire. Il faut fermer certaines des lignes d’opérations possibles pour « régler les débouchés de l’adversaire et avoir des indications sur ses mouvements ultérieurs ». Les voies ferrées internationales accédant au cœur du pays constituent à coup sûr autant de lignes d’opérations.

Revenant au terrain, il va rechercher les zones difficiles et les obstacles naturels pour créer des zones passives à peu de frais. Il raisonne comme suit.

Toute forteresse attaquée n’a qu’une puissance limitée par le volume des moyens dont elle dispose au début de l’attaque. Cette puissance diminue avec le temps, et d’autant plus rapidement que l’ennemi peut engager contre elle des moyens plus importants. Dans une région de parcours difficile, sans route ni voie ferrée, l’ennemi se dissocie et ne peut amener que peu de moyens, un ouvrage bien placé et bien pourvu de canons va le gêner et réduira encore cette possibilité. Comme le terrain est difficile, il suffira de peu d’infanterie pour défendre l’ouvrage.

Avec plusieurs ouvrages espacés dans une telle région, on obtient un rideau défensif qui protégera le rassemblement de l’armée derrière lui dans un dispositif que l’ennemi va ignorer. S’il envoie de l’infanterie et qu’il réussisse à passer, il ne s’agira que de faibles éléments faciles à détruire. S’il engage de gros moyens contre un ou plusieurs ouvrages du rideau, l’armée enverra des forces à leur secours et sera aidée par les ouvrages non attaqués. Appuyée par le canon de ces ouvrages, elle empêchera l’ennemi de franchir le rideau et de les investir, ce qui conduit toujours à la capitulation.

L’appui réciproque du rideau et de l’armée permettra de détourner l’ennemi, d’économiser les forces et de laisser le maximum de disponibilités pour la manœuvre. En vue de limiter le plus possible l’intrusion de l’ennemi dans le pays, il faut établir tout rideau à proximité relative de la frontière.

Si l’ennemi contourne un rideau, il est dans une trouée limitée par un autre rideau. Il ne peut attaquer que sur un petit front et donc n’engager qu’une partie de ses moyens, il ne peut être plus fort que la défense. Mais cet espace ne joue que pour une seule direction. Un rideau ne permet pas de tout faire. Il faut contrôler en ses extrémités les carrefours routiers et ferrés, les ponts importants permettant de passer d’une rive sur l’autre d’un fleuve. On a besoin pour cela de places fortes constituées de plusieurs forts implantés autour d’un ensemble de points essentiels de façon à pouvoir en éloigner avec leur artillerie les pièces de l’ennemi. L’armée pourra ainsi manœuvrer et livrer bataille en espace libre en accrochant une de ses ailes à une place forte, ou bien pour une action frontale d’arrêt, ou bien pour une action de flanc.

On va constituer de telles places fortes, non seulement à l’extrémité des rideaux, mais aussi, toujours en tenant compte du terrain, en arrière des trouées entre les rideaux pour protéger les principaux carrefours, couvrir les rassemblements de l’armée de réserve, et les points vitaux de l’intérieur du pays. Elles doivent pouvoir se défendre, car l’armée doit pouvoir compter sur ces points en toutes circonstances, à charge pour celle-ci de faire en sorte qu’elles ne soient pas investies et disposent toujours d’une communication avec l’intérieur du pays.

Enfin pour dissuader l’ennemi de tourner un rideau par ses deux ailes, il faut le doter d’un front suffisant pour l’obliger à fractionner ses moyens : une envergure correspondant au moins à 2 jours de marche.

Il reste à traiter l’interdiction des voies ferrées pénétrantes qui ne sont pas barrées par des places fortes. On y pourvoit au plus près de la frontière avec des forts d’arrêt isolés en site favorable, autorisant la plus grande efficacité amie et créant des difficultés à l’ennemi pour approcher de l’artillerie d’attaque. On peut dans certains cas réutiliser des places anciennes. On multiplie les forts d’arrêt en profondeur sur les axes les plus dangereux, et on veille à y interdire les possibilités de contournement.

On reconnait dans tout cela beaucoup d’idées de Maureilhan, actualisées pour tenir compte de :

  • L’accroissement des effectifs ennemis susceptibles de se présenter, et l’accroissement attendu de nos propres effectifs, conduisant tous deux à élargir la position centrale comprenant à la fois des places fortes et des ouvrages.
  • L’amélioration de la portée et de la précision de l’artillerie.
  • L’existence des chemins de fer, qui ont permis en 1870, d’établir le blocus de Paris et sont désormais indispensables à la manœuvre des armées.

En résumé, la France de 1874 veut disposer d’un système fortifié :

  • 1 Basé sur la géographie et l’infrastructure ferroviaire, donc en mesure de garder sa valeur pendant de longues années.
  • 2 Visant à gêner au maximum, le déploiement de l’adversaire sur une grande zone de terrain et à faciliter au contraire la manœuvre de son armée réduite.
  • 3 Agissant par des feux puissants et lointains d’artillerie.
  • 4 Prenant comme adversaire l’artillerie ennemie.
  • 5 Limitant sa défense rapprochée à la protection de ses batteries.

Organisation d’ensemble d’une place forte d’après le concept de la commission de 1874

L’organisation d’ensemble d’une place forte, dite de 1874, comprend les éléments suivants :

  • 1º Une ligne de défense extérieure.
  • 2º Une ligne principale de résistance.
  • 3º Un noyau central fortifié ou clôturé.
Organisation des places de 1874 à 1883 D'après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric
Organisation des places de 1874 à 1883 D’après un cours de fortification permanente de 1912
VAUBOURG Cédric

L’instruction de 1874 est muette sur la constitution d’une ligne de soutien. Cette ligne sera prescrite par le décret du 16 octobre 1883, sur demande du Service des armées en campagne (article 285).

1º la ligne de défense extérieure doit avoir, comme ossature, des points d’appui (naturels ou artificiels bois, villages, tranchées pour l’infanterie, etc.). Elle est étudiée en temps de paix. Elle n’est organisée qu’à la mobilisation.

2º la ligne principale de résistance (ou de défense) est constituée par la ligne des forts. Elle est à 6 kilomètres, au moins, du noyau central, afin de le soustraire au bombardement.

Les batteries ennemies maintenues à 3 kilomètres environ des forts, par l’artillerie de ces derniers, sera donc à 9 kilomètres, au moins, du noyau central, c’est-à-dire hors de portée efficace.

Les forts constituent l’ossature de la ligne principale. Outre leur action sur les batteries adverses, ils doivent flanquer les intervalles qui les séparent. On admettait que le flanquement devait s’opérer par les canons de gros calibre. En conséquence, l’intervalle entre deux forts était de 6 kilomètres. Pour le cas, où le flanquement aurait été amoindri ou annihilé, on prévoyait la construction, entre deux forts collatéraux, d’un ouvrage en terre (redoute), point d’appui intermédiaire, armé, le cas échéant, d’artillerie de campagne.

Si les circonstances topographiques conduisaient à des intervalles supérieurs à 6 kilomètres, on assurait la protection de ces intervalles par des batteries isolées, appelées : Batteries intermédiaires. Exemple : Batterie de Bouviers de la place forte de Paris, entre les forts de Saint-Cyr et de Haut-Buc.

Si l’importance d’une position exigeait la concentration d’une artillerie nombreuse, que le fort ne pouvait recevoir en totalité, on établissait, sous sa protection, c’est-à-dire dans ses environs immédiats, des batteries annexes.

3º Noyau central. Les anciennes enceintes étaient suffisantes pour remplir le rôle qui leur était, désormais, dévolu, d’enveloppe de sûreté.

Dans les nouvelles places, on se contenta d’entourer les agglomérations d’un mur flanqué par des feux d’infanterie, quelquefois même d’une simple grille de clôture.

Position de soutien. L’ossature de la position de soutien, prescrite par le Décret du 16 octobre 1883, était constituée par des ouvrages du moment en terre, en fortification semi-permanente. Cette position s’appuyait à deux forts permanents, non attaqués, de la ligne principale de défense. Elle décrivait, un arc de cercle dont le point le plus éloigné était à 2500 à 3000 mètres en arrière de la ligne principale, de façon à en bien battre les intervalles et les abords.

Schéma d'une place forte avant 1885 D'après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric
Schéma d’une place forte avant 1885 D’après un cours de fortification permanente de 1912
VAUBOURG Cédric

Cette organisation comportait un réduit, généralement situé hors de l’enceinte, où devait s’opiniâtrer la résistance.

Les caractéristiques de la fortification permanente, préconisée par l’Instruction Ministérielle du 9 mai 1874, sont donc les suivants :

Organisation d’ensemble :

  • 1º Emploi du fort détaché pour former l’ossature de la ligne principale de défense.
  • 2 º Concentration de l’artillerie dans les forts, devenus de grandes batteries.
  • 3º Construction, le cas échéant, de batteries annexes et de batteries intermédiaires, ces dernières étant des petits forts détachés.

Cette organisation réservée aux ouvrages en pays moyennement accidenté est modifiée aux ouvrages en pays de montagne, où une armée ennemie ne pourra manœuvrer aussi aisément que possible dans le sens du périmètre de la Place qu’il convoite, du fait de la configuration du terrain qui limite le passage des armées aux seuls moyens de communication passant dans les vallées.

Organisations de première ligne

Vue aérienne du fort de l'Infernet à Briançon. VAUBOURG Cédric
Vue aérienne du fort de l’Infernet à Briançon. VAUBOURG Cédric

Dès l’automne 1871, Séré de Rivières mène une campagne de reconnaissance pour assurer la défense de la France le long de la frontière italienne.

Ces idées sur la défense du nord et du nord-est sont exposées dans 3 mémoires de 1873, 1874 et 1876. L’existence en Allemagne du massif de l’Eifel prolongé en France par les Ardennes le conduit à envisager, au début d’un conflit avec ce pays, 2 théâtres d’opérations séparés. Il veut :

Pour se défendre contre une attaque directe :

  • protéger Paris en réduisant l’étendue du cours de la Meuse abordable par l’ennemi débouchant de Metz, et en bloquant les accès à la capitale.
  • protéger la Franche Comté pour empêcher l’Allemagne de couper la Suisse de la France en vue de préparer l’annexion ultérieure de ce pays, et de dominer la vallée du Rhône.

1 – Les 200 km de Meuse abordables vont être maîtrisés sur 80 km de Verdun au sud-ouest de Toul, ces 2 villes étant aménagées en places fortes. Il reste un intervalle vide de 30 km au nord : la trouée de Stenay entre Verdun et Montmédy, appuyée sur l’Argonne. Il reste 90 km au sud de la Meuse à Langres. On pourrait les réduire en défendant Epinal.

Verdun barre la route Metz Chalons sur Marne avec 5 forts. Rien entre Verdun et Saint-Mihiel car il n’y a pas alors d’itinéraire utilisable. Puis 3 forts de rideau entre la Meuse et Toul (Camp des Romains, Liouville, Gironville). 4 forts à Toul pour barrer l’accès à la Marne par le seuil de Foug et Vitry le François.

Le fort de Bourlémont dans la Trouée de Charmes est construit de 1878 à 1881. VAUBOURG Cédric
Le fort de Bourlémont dans la Trouée de Charmes est construit de 1878 à 1881. VAUBOURG Cédric

2 – Belfort est nécessaire à la défense de sa trouée, mais pas suffisant car il peut être tourné soit côté sud par Porrentry: s’accrocher au Lomont et organiser Pont de Roide, le Mont-Bart et Montbéliard, soit côté nord par les Vosges la ligne frontière nous y étant défavorable. Il faut s’établir en arrière pour barrer les accès du bassin de la Moselle à celui de la Saône à travers les Monts Faucilles, donc établir un rideau derrière la haute Moselle terminé par une place forte à Epinal. L’avantage d’Epinal est qu’entre Toul et Epinal il y a 60 km, et seulement 40 km entre les forts les plus proches de chaque côté, donc 25 km seulement à l’abri de leur artillerie. C’est la trouée de Charmes.

3  – Au plus près de la frontière, des forts d’arrêt comme Manonviller, des places fortifiées par Vauban, Longwy et Montmédy, bloquent l’entrée des voies ferrées internationales.

Pour défendre la frontière du nord, prendre acte de 2 évidences :

  • La présence du triangle Dunkerque Bergues Calais dont on ne peut envisager l’occupation par l’ennemi : organisation de Dunkerque, Bergues et Gravelines et préparation d’un jeu d’inondations, nouvelle enceinte à Calais pour protéger le port.
  • Le nœud de voies ferrées existant à Hirson, ville qui en sus contrôle la trouée de l’Oise : organisation d’un fort d’arrêt.

Mais entre la Mer et Hirson il y a 3 possibilités :

  • faire de Lille le centre principal de la résistance : c’est imprudent de rassembler tous les moyens en un seul point qui en plus est un saillant.
  • faire ce centre entre Scarpe et Escaut, il est facile de s’y couvrir par des inondations, mais difficile d’en déboucher pour une défense active.
  • faire ce centre entre Escaut et Sambre : de là on peut agir aussi bien vers le nord que vers la trouée de l’Oise pour barrer la route la plus probable de l’invasion : celle de l’accès à Paris par les rives gauche de la Sambre et droite de l’Oise dénuées d’obstacles, dotée d’une voie ferrée internationale.

Séré de Rivières préconise la 3º solution: une place forte à Valenciennes et un rideau passant par Le Quesnoy et la forêt de Mormal pour arriver à Landrecies. Si Maubeuge a des qualités offensives complétant celles de Givet, c’est une place dangereuse en défensive car susceptible d’être débordée. Landrecies donne l’avantage de dérober notre aile droite devant la trouée de l’Oise. Il convient en outre de tirer parti des possibilités d’inondations de la Scarpe et de l’Escaut. Des forts à Flines et Maulde contrôleront les écluses essentielles à leur mise en œuvre, il faudra consentir quelques frais dans les organes valables des places anciennes de l’Escaut (Cambrai, Bouchain et Condé) et de la Scarpe (Arras et Douai).

Comme on ne peut s’accommoder de laisser à la merci d’une surprise ni Lille, capitale régionale et cinquième ville de France, ni Maubeuge, dotées toutes deux d’une enceinte en bon état, on y fera des forts détachés pour les protéger des obus de l’artillerie de campagne, sans en envisager le siège régulier.

Organisations en profondeur

La cour du fort du Cognelot à Langres. VAUBOURG Julie
La cour du fort du Cognelot à Langres. VAUBOURG Julie

Derrière la position Epinal Belfort Lomont, il faut organiser Besançon et faire un camp retranché à Langres qui peut jouer un rôle très important car située en tête de plusieurs bassins, elle est apte à devenir une base d’opérations vers la Meuse, Epinal ou Belfort. Elle est d’accès possible par plusieurs lignes de communications, elle peut être place de dépôt.

En arrière de Langres, organisation du Morvan avec un réduit à Autun, une extension à l’est avec la tête de pont à Chagny et la place à Dijon, une extension à l’ouest avec la place à Nevers.

Derrière la Meuse et la défense du nord, dans le but de parer la menace d’un regroupement en Champagne de forces ennemies venues d’Allemagne et de Belgique, aménager une position centrale sur la falaise tertiaire : Epernay Laon, Reims, La Fère, Soissons, avec deux prolongements :

  • au nord, la ligne de la Somme défendue par Péronne et Amiens.
  • au sud la falaise quaternaire derrière la Seine de Nogent à Montereau.

Enfin un vaste camp retranché à Paris, cité pour mémoire.

La profondeur de Maubeuge à Paris ou de Belfort au Morvan est de l’ordre de 200 km.

A première vue, cette organisation est grandiose au temps du cheval et de la poudre noire. Elle rassure les gens inquiets qui désormais considéreront la défense comme étant inséparable de la fortification et utiliseront inconsidérément des termes tout en nuance tels que place, place forte, camp retranché à leur décharge beaucoup de militaires, et non des moindres, souffriront du même travers.

Mais d’une part, elle ne perçoit pas le développement économique des régions disposant de richesses minières traversées par de bonnes voies de communication. Ce développement va entraîner une extension du tissus industriel et une urbanisation galopante gênées par les enceintes des villes qui deviendront parfois des carcans insupportables. Si l’expansion se fait au-delà des murs, l’existence éventuelle de forts détachés fera supporter d’autres servitudes tout aussi paralysantes.

Ces villes vont s’enrichir. Il est risqué de préjuger du stoïcisme des habitants des futures places : résistera-t-il à l’épreuve des rigueurs d’un siège dont celui de Strasbourg a donné un avant-goût en 1870 ?

Et d’autre part, elle vise en fait à pallier la faiblesse de l’armée de campagne après une défaite cuisante et l’éventualité d’une invasion profonde du territoire, en vue d’éviter un nouveau désastre militaire, de prolonger le plus possible la résistance et d’obtenir ainsi, semble-t-il, les délais nécessaires pour une intervention étrangère à nos côtés d’alliés éprouvant de la sympathie pour nos malheurs.

Or, l’appareil législatif dont se dote la IIIème République de 1872 à 1875 pour réorganiser son armée, va lui permettre de rétablir l’équilibre des forces avec l’Allemagne dès 1880. Cet équilibre rompu ultérieurement par une démographie défavorable à partir des années 1890, sera alors compensé par des alliances nouées grâce à notre politique étrangère.

Séré de Rivières a voulu garantir son pays contre le secret de l’avenir. Le secret est le fait de l’ennemi. La recherche d’une garantie est le fait de la volonté nationale. Nul doute qu’au sortir d’une situation provisoire dangereuse, l’armée du pays remontée en puissance ne s’accommodera plus d’attendre passivement derrière les rideaux que l’ennemi s’engage dans la trouée de Charmes pour intervenir, elle voudra se placer au mieux pour l’affronter activement avant qu’il ne puisse dévaster Nancy.

Peut-on dire que :

La France prise en compte par Séré de Rivières est celle des Rougon Macquart, que c’est la France du passé, que la France à défendre est celle des quatre décennies suivantes, celle de Jerphanion ? Son système vise à défendre les frontières puis le territoire, buts à court terme, mais pas à battre l’ennemi pour lui reprendre l’Alsace Lorraine, but à long terme ?

La réalisation 1874-1885

Le devis déclaré du programme ci-dessus est de 320 millions de francs, dont 84 en première urgence pour une tranche de 3 ans. Le Parlement octroie un acompte de 29 millions de francs, le 17 Juillet 1874.

Il faut aussi financer la défense de la frontière Italienne qui s’allie quelques années après à la Triplice en 1883, en protégeant les vallées de l’Isère avec la construction des places d’Albertville et de Grenoble et de la Durance avec la modernisation de Briançon.

Vue aérienne du fort de la Croix de Bretagne à Briançon. VAUBOURG Lucas
Vue aérienne du fort de la Croix de Bretagne à Briançon. VAUBOURG Lucas

Le sud des Alpes est aussi protéger avec la modernisation des places de Saint-Vincent les forts, de Tournoux, de Nice et la construction de quelques ouvrages contrôlant certains moyens de communication débouchant à Nice comme le fort du Barbonnet. 

Vue aérienne du fort du Barbonnet dans l'avancée de Nice. VAUBOURG Lucas
Vue aérienne du fort du Barbonnet dans l’avancée de Nice. VAUBOURG Lucas

Lyon se voit protéger comme Paris d’une nouvelle ceinture de forts placée bien en avant des fortifications construites en 1840. La frontière espagnole n’est pas oubliée, quelques ouvrages dans les Pyrénées seront aménagés et d’anciennes places fortes seront améliorées.

Les principaux ports d’arrêt (Toulon, Marseille, La Rochelle, Lorient, Brest, Cherbourg, Le Havre, Boulogne, etc) ou les passages stratégiques des frontières maritimes de métropole et des colonies se voient aussi inscrite au programme d’ensemble de la défense de nos frontières terrestres et maritimes, évalué à 400 millions de francs.

Le casernement de gorge du fort de Mons-en-Barœul près de Lille. VAUBOURG Cédric
Le casernement de gorge du fort de Mons-en-Barœul près de Lille. VAUBOURG Cédric

Les formes techniques des ouvrages à construire ont été précisées par les travaux d’une commission qui a exploité au mieux les conclusions dégagées de la guerre, en particulier des effets sur les fortifications de Paris des bombardements subis pendant les 2 Sièges successifs. Son rapport est approuvé le 9 Mai 1874 : tracé polygonal en tête et sur les flancs avec fossé défendu par caponnières d’angles, locaux superficiels en maçonnerie recouverte de terre, sur la caserne le parapet haut d’artillerie puissante avec plateformes dans des alvéoles orientées au mieux ménagées entre des merlons de terre (fort à cavalier), parfois creux pour servir d’abri ou de magasin, enveloppé par le fossé le parapet bas d’artillerie légère et d’infanterie agissant sur les glacis. Les emplacements de combat, les cours, les communications à ciel ouvert sont méticuleusement défilées au 1/4, car on s’en tient à l’obus de Siège de 1874, éfficace si son angle de chute n’excède pas 14°, or tg 14° = 0.25, obus tiré avec un angle de l’ordre de 10°. Même disposition pour les maçonneries verticales exposées aux coups, avec en plus pour l’escarpe l’obligation du défilement aux vues « à toute distance »: les progrès escomptés de l’artillerie augmenteront la portée, et donc l’éloignement permis par l’angle de 10°, mais le défilement de l’objectif interdira le réglage. La couverture (1 m de maçonnerie + 3 m de terre) résiste à la bombe en fonte de 27 cm chargée de poudre noire. L’épaisseur du parapet est de 8 m.

Schéma d'un fort à Cavalier - D'après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric
Schéma d’un fort à Cavalier – D’après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric

Les forts d’arrêt susceptibles d’être entourés seront en polygonal intégral, les locaux prendront jour sur des cours fermées et les magasins auront une surface triple pour abriter 3 mois de vivres.

L'entrée du fort du Paillet à Lyon VAUBOURG Cédric
L’entrée et le casernement du fort du Paillet à Lyon VAUBOURG Cédric

A part l’abandon du tracé bastionné et l’enfoncement relatif de l’escarpe par rapport à la contrescarpe, il n’y a rien d’original pour l’essentiel : les pièces d’artillerie de Place sont à ciel ouvert comme sous Vauban. On souhaite bien en mettre à l’abri une sur quatre, mais sous quoi ? La Guerre venait de confirmer la nullité de la solution de la casemate maçonnée. Il aurait fallu une solution métallique (cuirassements), or l’industrie n’avait encore rien à proposer. On porte beaucoup d’attention à la sécurité des magasins à poudre. On veut donner à chaque homme un lit sous abri et la garantie d’avoir de l’eau en quantité suffisante. Finalement le fort de 1874, n’est-il pas celui que nos soldats auraient apprécié en 1870 ?

Quant à l’armement ?

En 1870, nous possédons des pièces de gros calibre rayées, en bronze, se chargeant par la bouche au moyen de projectiles à ailettes (canons de 12, de 16 et de 24 ). A cette époque, les allemands avaient déjà des canons se chargeant par la culasse bien supérieurs aux nôtres en portée et en précision.

Dessin 3D d’un canon de 138 sur affût à soulèvement. Dessin Jean-Pierre Zedet
Dessin 3D d’un canon de 138 sur affût à soulèvement. Dessin Jean-Pierre ZEDET

En attendant la sortie de matériels nouveaux, on améliore dans les arsenaux les meilleurs des surplus de la guerre de 1870. Ils en reviennent rayés et chargeables par la culasse. Des canons en bronze de 138 faits à partir des pièces lisses de 16 de l’ancien régime constituent la base de l’artillerie de Place. L’artillerie légère est équipée avec des pièces de Reffye de 5 et de 7 en bronze ou en acier. Pour les caponnières de défense du fossé des mitrailleuses de Reffye et des canons rayés de 4 modèle 1858 sur affût de casemate modèle 1868.

La construction du fort de la Mouche en 1878, le fort en travaux est déjà armé de pièces d'artillerie Un canon de 155L est installée au cour de l'année. Archives départementales des Vosges Cote119Fi
La construction du fort de la Mouche en 1878, le fort en travaux est déjà armé de pièces d’artillerie Un canon de 155L est installée au cour de l’année. Archives départementales des Vosges Cote119Fi

Les travaux sont menés rondement en respectant la pensée stratégique de 1874, car on travaille autant sur les frontières qu’à l’intérieur. On veille à l’alimentation en eau les forts étant de préférence sur des points hauts, un puits même profond peut se tarir. On recueille l’eau des chapes et on la collecte dans au moins deux citernes maçonnées dites « de guerre » dont la cараcité cumulée correspond à 1 m³ par homme (5 litres par jour pendant 6 mois). On aménagera parfois plus tard sous le glacis des citernes dites de « de paix », alimentées par une « source artificielle Rouby », sorte de conque d’argile damée établie à la surface du sol, contenant une couche de sable, recueillant et filtrant les eaux de pluie, captées en son point bas. Aucune installation sanitaire en dehors de quelques lavoirs, c’est encore conforme aux usages de l’époque où l’homme de troupe ne se lave que l’été, en rivière au « bain du soldat ». Mais on a pensé au pain pour changer du biscuit peu prisé, au moins un four maçonné par ouvrage et à l’amélioration des cuisines offrant plus de choix pour les aliments. En Octobre 1877, ordre est donné de mettre en place les approvisionnements de défense : on prévoit 6 mois de consommations à Verdun, Toul, Montmédy, Longwy, Belfort et dans les forts au nord de Reims, 3 mois sur les rideaux et à Epinal.

A la fin de 1880, le plus gros est fait, on a dépensé en travaux neufs près de 340 millions de francs. En Décembre 1881, le Parlement est appelé à voter le classement au Tableau des places de Guerre de 110 forts et 110 redoutes ou batteries et groupes de batteries situés dans le quart nord-est.

Alors que Paris est en très bonne voie, on a pris du retard à Toul et surtout à Verdun, l’opinion publique allemande n’a pas apprécié notre effort militaire et son irritation s’est cumulée fin 1874, début 1875. Si les deux gouvernements ont gardé leur sang-froid, la France a cependant construit fébrilement des redoutes en terre que l’on a décidé de maçonner après l’alerte (les « redoutes de la panique »). Moyennant quoi l’organisation de la crête Froideterre Douaumont est en panne. L’ouverture de nouvelles routes a amené à organiser le rideau défensifs des hauts de Meuse Verdun Saint-Mihiel. Mais on a manqué de persévérance sur la frontière du nord où on a bâti des forts devant les remparts de Lille et de Maubeuge, sans faire le rideau Escaut Sambre. Même retard pour le Morvan ou la frontière italienne.

Un canon de 90 De Bange sur affût de Siège et place en batterie avant 1900 dans un fort - Lionel PRACHT
Un canon de 90 De Bange sur affût de Siège et place en batterie avant 1900 dans un fort – Lionel PRACHT

Les nouveaux matériels d’artillerie de Siège et Place sont au point et les sorties d’usine commencent en 1878 : Lahitolle de 95, De Bange de 80, 90, 120L et 155L. Leur mise en place dans les places de la frontière les plus exposées démarre une noria vers celles de l’intérieur, on y envoie les de Reffye qui permettent d’en sortir peu à peu les tubes de 12. Ceux-ci reviendront vers 1885 dans les caponnières du nord et nord-est avec une culasse de Lahitolle, les 12 culasse. Ils y découvriront les canons revolver de 40 mm modèle 1879, version Hotchkiss de la mitrailleuse Gatling de la guerre de Sécession.

Dessin 3D d’un canon revolver Hotchkiss de 40 mm. Jean-Pierre ZEDET

En 1876, l’industrie produit dans l’urgence, en attendant les résultats de Gavres, des cuirassements en fer laminé, à savoir 4 casemates pour 138, installées dans les forts de la Haute Moselle. Puis, elle réussit, à la fin des expériences où sera adoptée la fonte dure, à produire à partir de 1877, 10 casemates Mougin pour 155L et 25 tourelles tournantes type Mougin pour 2x155L.

Une tourelle Mougin à l'Usine Schneider du Creusot - Archives des Etats Unis d'Amériques
Une tourelle Mougin à l’Usine Schneider du Creusot –
Archives des Etats Unis d’Amériques

Les projectiles s’améliorent : les fusées deviennent fiables, d’abord les fusées percutantes, ensuite les fusées à temps, ce qui permet d’employer un obus à mitraille particulièrement meurtrier. On est amené à se poser des questions sur la sécurité de nos canons. On y répond en les descendant du cavalier pour les mettre sur le parapet bas où ils prennent la place des fantassins, le périmètre de défense rapprochée est à redessiner et on généralise les ouvrages à massif central à batterie basse dont le coût est moins élevé. On plante de l’acacia pour dissimuler les échancrures du parapet trahissant les alvéoles.

Schéma d'un fort à massif central à batterie basse - D'après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric
Schéma d’un fort à massif central à batterie basse – D’après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric

Au fil des années, un réseau de télégraphie optique a peu à peu réuni toutes les places et fonctionne régulièrement, à moins qu’il n’y ait du brouillard. La liaison par télégraphie électrique a été décidée, mais on veut utiliser le plus possible les circuits des PTT par souci d’économie, la réalisation traîne.

Officiellement notre stratégie est toujours défensive, mais les idées évoluent à mesure que s’approche l’équilibre de nos forces avec celles de l’Allemagne. En Janvier 1877, déjà, la Commission de Défense avait estimé que les fortifications de deuxième ligne n’étaient que des « haltes », pas des places fortes et encore moins des camps retranchés. Il n’était pas question de s’y accrocher et d’y risquer l’isolement après une rupture de communications. L’armée les utiliserait en cas de besoin et, « si elle avait intérêt à s’en écarter, n’aurait pas à s’inquiéter des conséquences de leur abandon ».

La garnison du fort du Bambois à Epinal en 1902. Lionel PRACHT
La garnison du fort du Bambois à Epinal en 1902. Lionel PRACHT

En 1880, l’armée est remontée en puissance. L’active est nombreuse, elle a des réserves instruites, l’effectif mobilisé dépasserait les possibilités de couverture offertes par l’abri des rideaux. Elle veut avoir une entière liberté de manœuvre, pouvoir disposer de la totalité de ses moyens sans avoir à se soucier de la défense de la fortification. L’Etat Major demande à celle-ci de couvrir la mobilisation et la concentration, de canaliser l’ennemi, enfin d’organiser de solides points d’appui qui sans entraver la liberté des opérations exaltent les propriétés stratégiques du territoire. Autrement dit la fortification ne reçoit plus la mission d’aider l’armée, mais à l’interdiction de la gêner ! (boutade du Commandant Montigny).

Cela signifie que le risque est pris de voir les places fortes abandonnées à leurs propres moyens, puis investies. Il faut donc parer aux conséquences d’une rupture de leurs communications en augmentant les approvisionnements, les fermer à la gorge, envisager la défense de l’enceinte quand il y en a une, aménager un noyau central pouvant servir de réduit quand c’est possible. Cela ne pose pas de problème pour les forts détachés déjà construits.

Quant aux rideaux, ils sont faits de forts qui ne s’appuient pas : ils barrent des voies de pénétration et c’est tout. On compte toujours sur eux pour canaliser les premiers mouvements de l’ennemi. Il faudrait les compléter. On ne le fait pas. Toutefois l’ensemble reste difficile à investir par l’armée allemande. Si elle s’y risque, le seul appui ne peut venir que des réserves mobiles des places fortes d’extrémité. La résistance de l’organisation livrée à elle-même sera courte, l’armée n’aura pas beaucoup de temps pour venir au secours de la forteresse. Si elle tarde trop, celle-ci est vouée au sacrifice.

On est loin des conceptions initiales de 1873. Rien d’étonnant à ce que le Général Séré de Rivières soit mis en disponibilité en 1881 par un nouveau Ministre, le général Farré. Celui-ci et ses successeurs vont placer l’accent sur l’adaptation du réseau ferré à la satisfaction des besoins militaires et sur l’entrée en service des ouvrages.

Des décisions sont à prendre sur la mise en œuvre de l’artillerie de place, le commandement, la mobilisation et la conduite de la défense des places fortes. La phase de construction est échue, il faut désormais se préoccuper de l’utilisation.

Quant aux chemins de fer, on n’a pas oublié l’anarchie de 1870 qui les avait paralysés, les gares du nord-est étant embouteillées de wagons chargés et celles de l’intérieur démunies de vides. Il faut dorénavant établir une concertation étroite avec les compagnies, en vue d’obtenir la construction des voies nouvelles indispensables, doubler les voies uniques, construire des quais militaires, définir des procédures de mise en œuvre des convois compatibles avec les intervalles de temps séparant les rames (une heure ou trente minutes) et la durée de leur débarquement (3 heures).

Vue aérienne du fort de Bois l'Abbé Place d'Epinal VAUBOURG Cédric
Vue aérienne du fort de Bois l’Abbé Place d’Epinal construit en 1882 VAUBOURG Cédric

4 ans plus tard, en 1885, le programme prévu face à l’Allemagne est exécuté sauf à Verdun où Douaumont est en chantier. Dans les 4 places fortes de l’est (Verdun, Toul, Epinal et Belfort) on complète les équipements avec de nouveaux ouvrages devant permettre la mise en œuvre de la nouvelle stratégie de 1881. En profondeur, Langres et Lyon sont achevés, mais on n’a fait que Dijon pour défendre le Morvan.

Face à la Belgique, c’est beaucoup moins brillant. Lille et Maubeuge sont à l’abri d’une « grosse surprise ». On a construit un fort à Dunkerque, un autre à Hirson, un enfin à Mézières. Des enceintes anciennes ont été plus ou moins améliorées : Bergues, Le Quesnoy, Rocroi, Montmédy. Calais a son enceinte bastionnée neuve. Mais le rideau prévu se réduit à 2 petits forts contrôlant les écluses de l’Escaut et de la Scarpe, et à un fort isolé au sud-est de Valenciennes. On a visiblement manqué de conviction. Peut-être avait-on un peu trop cru à la possibilité de réutiliser quelques-unes des places anciennes si nombreuses dans cette terre d’élection de la fortification.

En profondeur, l’exécution du projet de Reims est très avancée, celle de La Fère, Laon et Soissons beaucoup moins.

Et c’est tout pour les réalisations du nord-est et du nord. Au centre du pays, la nouvelle ceinture de Paris se termine. Dans les Alpes, les places sont bien avancées, mais il reste encore des ouvrages à terminer et dans les Pyrénées la situation est identique.

Un mortier 220 De Bange avant la Grande Guerre. Lionel PRACHT
Un mortier 220 De Bange avant la Grande Guerre. Lionel PRACHT

N’omettons pas de dire que les progrès de l’artillerie s’accélèrent après 1880. Les nouvelles pièces de Siège et Place en acier tirent loin et se révélent très précises, on a mis au point des procédés permettant le tir masqué (sans voir l’objectif, donc sans que l’objectif voie la pièce qui l’agresse) et le tir repéré. Il apparaît des obusiers  de 155 C et des mortiers de Siège de 220 mm pouvant pratiquer le tir plongeant ou vertical, se jouant du défilement au 1/4 et autorisant leur installation derrière un masque important. Même le parapet bas risque de devenir intenable sous des coups ajustés.

Vue aérienne de la batterie de Sanchey. VAUBOURG Lucas
Vue aérienne de la batterie de Sanchey à Epinal. VAUBOURG Lucas

Enfin ceux-là peuvent se déplacer sur les routes et ne sont plus tributaires du chemin de fer. On réagit en installant une partie de l’artillerie de place dans de nouveaux petits ouvrages de liaison qui peuvent avoir comme à Epinal un profil à crête unique ou sans massif central et dans des batteries annexes extérieures proches des forts, donc protégées par leurs occupants.

Schéma d'un fort plat ou sans massif central D'après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric
Schéma d’un fort plat ou sans massif central D’après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric

Coté liaison télégraphique, on a obtenu des PTT que le tracé de nouveaux câbles souterrains tienne compte des besoins militaires, et que des raccordements soient faits avec les forts qui ne les utiliseront qu’en cas de guerre. Leur trafic de paix s’écoule par lignes aériennes.

De 1881 à 1885 inclus, on a dépensé 93 millions de Francs, donc 433 millions de francs depuis l’ouverture du premier chantier. L’évolution du tableau de classement des places de guerre métropolitaines est éloquente en 1853, il est long de 12 pages simples, en 1882, de 30 pages doubles, en hausse de 25% malgré la disparition des organisations les plus anciennes et la perte de l’Alsace-Lorraine.

En conclusion, sans porter un jugement de valeur sur la stratégie nouvelle, il est possible de dire que le système de Séré de Rivière s’y adapte sans difficulté particulière, mais que les progrès de l’artillerie commencent à devenir menaçant pour le service de ses nombreux canons à ciel ouvert.

La crise de l’obus torpille

Un drame éclate en 1885, après des essais plus ou moins meurtriers, on parvient un peu partout à disposer d’un corps de projectile de Siège pouvant poinçonner un obstacle dur sans se rompre et d’un explosif brisant de sécurité pouvant le remplir. La gamme des fusées s’enrichit des fusées à double effet, percutantes si le dispositif à temps est défaillant. L’ouvrage type de 1874, à l’épreuve de l’obus et de la bombe en fonte chargés de poudre noire est voué à recevoir des obus longs en acier chargés de mélinite particulièrement dévastateurs, car leur explosif pénétrant dans la terre agit comme celui d’une mine dans une carrière. Tout coup fusant arrivant sur l’objectif éclatera au sol, s’il ne l’a pas déjà fait en l’air. Les locaux maçonnés recouverts de terre, les murs terrassés, l’artillerie de place à ciel ouvert ne sont plus viables, et avec eux le fort tout neuf qui les contient. Cette situation sera appellée la crise de l’obus torpille.

Manoeuvre d'artillerie dans une batterie d'artillerie en 1904 à Epinal. Lionel PRACHT
Manoeuvre d’artillerie dans une batterie d’artillerie en 1904 à Epinal. Lionel PRACHT

Il va falloir revenir sur ces ouvrages neufs avec des techniques nouvelles à découvrir. En attendant, des mesures de sauvegarde sont prescrites dès Août 1886 : installer l’artillerie des forts dans des batteries extérieures proches, disperser leurs approvisionnements de poudre, créer dans les forts des locaux souterrains pour y abriter le solde de la poudre et les hommes appelés à y demeurer pour les défendre.

1885-1899 la période de transition des fortifications du sytème Séré de Rivières

Après une campagne d’expériences, où l’on sacrifie l’un des forts de Soissons le fort de la Malmaison. Des principes à caractère permanent sont énoncés le 22 Juillet 1887 : traitant de la défense des places en général, ils portent sur l’organisation des lignes de défense, des batteries et des ouvrages, sur la manœuvre des approvisionnements et les voies de communication. Ces principes ne seront jamais remis en cause et constitueront les fondements de notre système fortifié en 1914. Leur mode d’application évoluera quelque peu dans les 3 Instructions sur la guerre de Siège diffusées en 1889, 1899 et 1909.

Experiences de tir au fort de la Malmaison sur le magasin à poudre. Service Historique de la Défense Vincennes 2V172
Experiences de tir au fort de la Malmaison sur le magasin à poudre. Service Historique de la Défense Vincennes 2V172

L’essentiel est l’introduction de l’ouvrage intermédiaire destiné à réaliser avec les 2 ouvrages principaux qui l’encadrent, le flanquement continu de la ligne principale de défense protégeant les batteries d’artillerie. Les plans type d’ouvrages intermédiaires sont diffusés en Juin 1888 : ils ont en commun le faible relief, s’échelonnent de la redoute d’infanterie pour 1/4 ou 1/2 compagnie avec abris légers de parapet en maçonnerie ou sous rondins, à l’ouvrage à caserne de gorge bétonnée et à fossés flanqués pour 1 compagnie, avec sur chaque flanc 2 pièces d’artillerie agissant en flanquement.

La conduite de la défense est l’objet de l’instruction de 1889. Elle débute par la lutte d’artillerie. Puis l’infanterie défend la ligne de défense avec le soutien de l’artillerie légère. La mission des forts, situés généralement sur un saillant de la ligne de défense, est de flanquer celle-ci avec le concours des ouvrages intermédiaires, et de se défendre en cas d’attaque rapprochée.

La conception de 1874, du fort sous la forme d’un ouvrage d’artillerie tenant l’ennemi à distance par ses feux et bénéficiant parfois d’un secours extérieur en cas de menace est périmée. C’est maintenant un organe de flanquement de la ligne de défense devant se défendre seul en cas d’attaque rapprochée.

En conséquence ses formes techniques doivent être profondément modifiées, car il faut à la fois :

  • Protéger contre les effets des nouveaux obus les communications indispensables et les locaux nécessaires à la garnison, sensiblement réduite.
  • Modifier le profil du fossé en supprimant les murs verticaux exposés aux coups et les remplaçant par un talus de terre à pente naturelle.
  • Durcir la contrescarpe ou la protéger par un massif de rocailles
  • Porter de 8 à 10 mètres l’épaisseur du parapet et déraser les traverses du front de tête, points de repère trop commodes pour l’artillerie ennemie.
  • Substituer aux caponnières vulnérables du fossé des coffres de contrescarpe en angle mort.
  • Etudier, expérimenter et installer des organes de flanquement et de défense rapprochée à l’épreuve, car il n’est plus question de servir du matériel lourd à ciel ouvert.

Une première note de Mars 1887, traite de la protection des casemates par une chape de béton spécial (non armé) de 2.50 m. Puis, la circulaire du 24 Décembre 1889 précise le détail des transformations à promouvoir. Elle prévoit entre autre l’emploi sur chaque flanc d’au moins 2 canons et de 2 mitrailleuses, cette dernière arme n’existant alors qu’en fonctionnement manuel, la première arme automatique agréée sera la mitrailleuse Hotchkiss en 1900. En attendant la mise au point de « tourelle », construire des abris pour protéger les servants et remiser le matériel jusqu’à l’entrée en action à ciel ouvert. De nombreuses circulaires suivront, à mesure de l’avancement des études et expérimentations.

Vue aérienne sur le magasin de secteur de l'Infernet à Briançon. VAUBOURG Lucas
Vue aérienne sur le magasin de secteur de l’Infernet à Briançon. VAUBOURG Lucas

Pour les forts, la tâche est déjà immense. Il s’y ajoute la construction des ouvrages intermédiaires, des batteries d’artillerie, de l’ossature de la position d’infanterie, des défenses accessoires, des dépôts échelonnés de munitions (magasins centraux, magasin de secteur, dépôts intermédiaires), le déboisement des champs de tir de flanquement, l’alimentation en eau potable de la position. 

La construction du fort de la Mouche en 1878, le fort en travaux est déjà armé de pièces d'artillerie Un canon de 155L est installée au cour de l'année. Archives départementales des Vosges Cote119Fi
La construction du fort de la Mouche en 1878, le fort en travaux est déjà armé de pièces d’artillerie Un canon de 155L est installée au cour de l’année. Archives départementales des Vosges Cote119Fi

Le nombre important de nouveaux ouvrages pose le problème de ravitaillement qui sera résolu dans les 4 places de l’est (Verdun, Toul, Epinal et Belfort) par l’adoption en 1888 d’un réseau ferré militaire de voie de 60. Ce nouveau système de transport permet l’approvisionnement des différents ouvrages en vivres, en munitions et en pièce d’artillerie. Il permet aussi le déploiement d’artillerie sur affût-truc.  

Carte postale d'une manoeuvre du 8 bataillon avec des Canon de 155 court Mle 1881 sur affût-truc Peigné Canet à voie de 60 Mle 1893 dans un secteur de la place d'Epinal. VAUBOURG Cédric
Carte postale d’une manoeuvre du 8 bataillon d’affûts trucs de 155C dans un secteur de la place d’Epinal. VAUBOURG Cédric

Une première évaluation de coût est faite en 1888, de 210 millions de Francs.

L’exécution est décentralisée jusqu’en 1899. Sauf exception rarissime, elle se concentre après 1892 sur les 4 grandes places de l’est, à l’initiative des commandants de corps d’armée, des gouverneurs militaires et des Commissions de Défense. Cela ne va pas vite, car un ouvrage en cours de renforcement est pratiquement inutilisable. On ne peut en avoir qu’un ou deux en chantier simultanément. Cela manque parfois de cohérence : par exemple on s’étonne aujourd’hui de voir des ouvrages intermédiaires autour de Lille, compte tenu du rôle modeste assigné à ses fortifications. Et on dépense finalement 130 millions de Francs au titre du programme de 1888.

Le casernement renforcé au béton spécial du fort du Replaton Haute Maurienne. VAUBOURG Cédric
Le casernement renforcé en béton spécial du fort du Replaton Haute Maurienne. VAUBOURG Cédric

Pendant cette décennie, on fait surtout du génie civil, carapace de béton spécial sur une partie des locaux maçonnés existants ou sur une partie nouvelle. On obtient ainsi des « locaux de guerre » où le séjour est moins plaisant que dans les parties non transformées qui deviennent des « locaux de paix ». En 1897, on adopte le béton armé qui permettra de baiser la hauteur des ouvrages pour mieux les dissimuler aux yeux de l’ennemi et de construire de nouvelles casemates pour protéger l’armement, les hommes et les munitions. On utilise le béton spécial puis armé pour les organes nouveaux, tels qu’abris de rempart, communications diverses, coffres de contrescarpe qui remplacent les caponnières des fossés devenue trop vulnérables et on remanie rarement le profil du fossé. On creuse des magasins à poudre sous-roc dans les forts isolés ou de rideaux. Ces modernisations doivent résister aux obus de mortier De Bange de 270, calibre le plus gros de l’armée de terre. Dans les mêmes temps, on construits des ouvrages d’infanterie et des ouvrages intermédiaires sous des formes techniques actualisées à partir des plans de 1888.

Les tourelles Bussière Saint-Chamond et Montluçon au Camp de Châlons en 1888. 
Service Historique de la Défense Vincennes 2V177
Les tourelles Bussière Saint-Chamond et Montluçon au Camp de Châlons en 1888. Service Historique de la Défense Vincennes 2V177

On traite aussi, un problème difficile de cuirassement, la protection des canons de 155L conservés dans certains forts pour accomplir dans les meilleures conditions une mission bien définie. Une expérimentation au camp de Châlons en 1888, de 3 prototypes en fer laminé (Tourelle Bussière, Tourelle Saint-Chamond et tourelle Montluçon) est décevante. Mais une tourelle sort du lot, la tourelle Bussière grâce à son système d’éclipse pour protéger les embrasures, toutefois, cette dernière ne réponds pas à toute les demandes. La solution est trouvée plus tard par le Capitaine Galopin.

Vue aérienne de la batterie de l'Eperon dans la trouée de charmes et de sa tourelle Galopin modèle 1890 au centre de l'ouvrage. VAUBOURG Lucas
Vue aérienne de la batterie de l’Eperon dans la Trouée de Charmes qui a été entièrement renforcée en béton spécial et équipée d’une tourelle Galopin modèle 1890 au centre de l’ouvrage. VAUBOURG Lucas

Elle conduit à l’installation entre 1894 et 1897 de 5 tourelles à éclipse Galopin modèle 1890 pour 2x155L, d’une masse de 250 tonnes accomplissant un cycle batterie musculaire de 6 hommes grâce à un artifice mécanique des plus ingénieux. On effectue une manœuvre complète de la tourelle avec l’énergie d’un contrepoids moteur et de contrepoids, batterie, tir et éclipse en 4,5 seconde et on adopte aussi un modèle d’observatoire cuirassé.

Tourelle Galopin modèle 1890 ©Gilbert Kluczyk
Tourelle Galopin modèle 1890 ©Gilbert KLUCZIK

Le Comité du Génie, à partir de Mai 1888, puis le Conseil Supérieur de la Guerre qui lui est substitué dans ses attributions, proposent de nombreux déclassements des places. Ils les obtiennent, même si leur emploi avait été prévu en 1874, quand des ouvrages nouveaux ont été construits aux environs (Mézières en 1884, Soissons en 1885). Les places de la Scarpe sont rayées en 1889 (Arras et Douai) avec celles de l’Escaut (Cambrai et Valenciennes puis Bouchain l’année suivante), Landrecies, Amiens, Aire et Saint Omer. Il est vrai qu’on n’y avait rien fait et que le démantèlement permettra d’améliorer l’urbanisme. Mais Rocroi est dans la même charrette et on y avait dépensé beaucoup d’argent à y établir des abris. Pour d’autres ouvrages construits ou améliorés après 1874, on préfère se limiter à un déclassement de 1º en 2° Série : les 2 forts des écluses de l’Escaut et de la Scarpe, Condé, Le Quesnoy et le fort d’Hirson (dont on fait étudier discrètement la destruction). Cela consacre l’abandon du projet de rideau Valenciennes Landrecies réduit à un seul fort de 1º Série (Curgies). Le Ministre devenu méfiant n’insiste pas pour obtenir la promulgation de certains classements (les ouvrages intermédiaires de Lille).

Durant les 14 années écoulées de 1886 à 1899 inclus, on dépense 188 millions de francs. A la fin du Siècle, on en est à 620 millions de francs depuis 1874. L’annuité moyenne des 3 périodes sous revue diminue régulièrement 48.5, 18.6 et 13 millions de francs.

Le système Séré de Rivières dans une Europe en pleines tensions

Vue aérienne du fort du Vieux Canton à Toul. VAUBOURG Cédric
Vue aérienne du fort du Vieux Canton à Toul construit de 1906 à 1909. VAUBOURG Cédric

Depuis la guerre de 1870, l’Empire Allemand essaye d’isoler la France sur la scène européenne pour l’empêcher de reconquérir l’Alsace – Moselle et de s’étendre en Afrique coloniale. Ainsi, l’État Français, qui est seulement allié depuis 1892 avec la Russie, se retrouve entouré de pays formant une alliance, la Triplice, menaçant à tout moment de l’attaquer. Les autres états sont des pays neutres comme la Belgique ou la Suisse pouvant basculer dans le camp de la Triplice ou encore laisser un droit de passage sur leur territoire pour envahir l’Etat français.

La crise de Fachoda en 1898 n’arrange rien, elle oppose la France au Royaume-Uni dans le Sud du Soudan. Il faudra attendre le début du siècle pour que les relations s’améliorent et que les deux pays signent l’Entente Cordiale le 8 avril 1904. Ce traité, de portée surtout symbolique, définit des zones d’influence concernant les colonies, afin d’éviter tout nouvel incident. Il sera le départ d’une nouvelle alliance face à la Triplice.

En 1905, face à la montée en puissance de l’Allemagne, le Royaume-Uni s’inquiète. Il sort de son isolement diplomatique le 31 août 1907, où il signe avec la Russie un accord qui délimite leurs zones d’influence en Afghanistan, en Perse et au Tibet. Les deux pays s’engagent à se soutenir mutuellement si l’un des deux se faisait attaquer par la Triplice.

Les accords de 1904 et 1905 forment la Triple Entente mais n’engagent pas le Royaume-Uni si la France se fait attaquer sur ses frontières face à l’Empire Allemand.

En revanche, les grandes nations, la France, l’Empire Allemand, l’Autriche-Hongrie et le Royaume-Uni sont garants de la neutralité Belge depuis 1839. Une violation de cet accord par l’Allemagne entrainerait le Royaume Uni à rentrer en guerre à nos côtés.

Cette situation qui va durer jusqu’à la Grande Guerre redonne de la valeur à notre système fortifié fragilisé depuis la crise de l’obus torpille, car une invasion de la Belgique par la Triplice serait très mal vu sur la scène européenne. D’ailleurs, le Royaume Uni, première flotte du monde, voit d’un mauvais œil la montée en puissance de la marine allemande, craignant le contrôle des principaux ports belges par la flotte du Reich face à ses côtes.

Deux soldats devant deux canons de 120L sur affûts de siège et place au fort vers 1906. Lionel PRACHT
Deux soldats devant deux canons de 120L sur affûts de siège et place au fort vers 1906. Lionel PRACHT

1899-1914 La fortification moderne

La Haute Commission des places Fortes qui vient de récupérer la gestion des fortifications du système Séré de Rivières à la lourde tâche de démontrer l’importance de ce système de défense en proposant des nouveaux projets cohérents pour récupérer des crédits pour son renforcement dans des secteurs précis.

Dans cette période, une grande majorité des fortifications face à la Belgique seront désarmées ou déclassées et celle face à la frontière allemande seront modernisées afin qu’elles assurent leur rôle de dissuasion ou de barrage entre deux pays neutres.

La frontière franco-italienne voit aussi sa défense renforcée sur quelques passages très stratégiques.

On estime en 1899, qu’il faudrait encore dépenser 250 millions de francs pour mener à terme le programme de modernisation de 1888. Il y a manifestement un problème, on va l’aborder par deux voies différentes.

La voie parlementaire. Le Gouvernement dépose en février 1899, un projet de loi visant à officialiser la répartition des places et ouvrages en 3 catégories, la première devant seule être maintenue à hauteur, la seconde étant entretenue en l’état et la troisième désarmée. La loi de 1791 imposait en effet le maintien à hauteur de tous les ouvrages neufs après leur inscription sur la liste des places de guerre. La Chambre vote le projet en Juin, mais le Sénat l’ajourne à 2 reprises, l’opposition étant menée courtoisement mais fermement par un compagnon de Séré de Rivières (décédé en 1895) le Général Béziat. Celui-ci souhaite en vérité une extension des améliorations. Le gouvernement accorde des crédits en 1900, et retire son projet en 1901.

La voie interne. En Avril 1899, le Directeur du Génie attire l’attention du Ministre sur le manque d’homogénéité des résultats des travaux conduits dans les différentes places, dû à la manière différente dont les commissions de défense et les gouverneurs ont compris et interprété les principes généraux établis. Il propose la création d’une commission ratifiant les plans de défense des places et fixant l’ordre d’urgence des améliorations diverses à apporter.

Un canon de 75 de casemate de Bourges Fort d'Uxegney. VAUBOURG Julie
Un canon de 75 dans la casemate de Bourges ouest du fort d’Uxegney à Epinal. VAUBOURG Julie

Le Ministre accepte et met en place la Haute Commission des Places Fortes. Elle lui remet son rapport le 18 Novembre. Approuvé le 20, il constituera la charte de la mise à hauteur de nos places fortes jusqu’en 1911. C’est un document essentiel pour bien comprendre les nombreuses nouveautés apparues durant cette période. Il traite en effet de l’introduction du canon à tir rapide (canon de 75) et de la mitrailleuse automatique (mitrailleuse Hotchkiss) dans les ouvrages, des missions qu’on doit leur donner, des cuirassements à concevoir pour les protéger, le tout en restant sur la ligne définie en Juillet 1887. Disons simplement que le flanquement devra être assuré par le seul canon, et la mitrailleuse réservée à la défense des abords. Les flanquements lointains par mitrailleuses seront obtenus à partir des retranchements de l’infanterie aménagés dans les intervalles.

La tourelle Galopin de 155R07 du fort de Dogneville en 1940. Lionel PRACHT
La tourelle Galopin de 155R07 du fort de Dogneville en 1940. Lionel PRACHT

La Commission suivra sans répit, ni concession l’exécution d’un premier programme de travaux doté de 40 millions de francs (programme du 1er Juin 1900), puis de plusieurs programmes complémentaires le 1er juin 1906, le 30 avril 1908, le 5 mai 1909 et le 23 décembre 1913. Ils permettront, parmi beaucoup d’autres choses, la protection progressive du matériel de flanquement ou de défense rapprochée, aussi bien dans les forts que dans les ouvrages intermédiaires qui deviendront méconnaissables. Les expérimentations seront poursuivies à Bourges, Châlons, Calais… et leurs enseignements mis à profit sans retard.

Schéma de renforcement et de transformation d’un fort sans massif central D'après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric
Schéma de renforcement et de transformation d’un fort sans massif central D’après un cours de fortification permanente de 1912 VAUBOURG Cédric

A partir de 1900, on développe les casemates bétonnées de flanquement pour 2×75 à tir rapide dites « casemates de Bourges« . A partir de 1902, apparaissent les cuirassements à éclipse dont les éléments bénéficient du fer laminé et des aciers à blindage mis au point par la sidérurgie. En premier lieu, les tourelles pour mitrailleuses assurant la défense rapprochée, équipement léger à n’engager qu’au moment de l’assaut, quand l’ennemi lève ses tirs. A partir de 1905, les tourelles pour 2×75 de flanquement, lorsque l’installation d’une casemate de Bourges est impossible. A partir de 1907, des tourelles Galopin simplifiées pour 155 raccourci, version durcie de la pièce puissante du cavalier de 1874. A mentionner, un début de renforcement, sans grande conviction, des tourelles en fonte dure de 1879.

Construction d'une des deux tourelles de 75R05 au réduit de la Croix Saint-Michel en 1902 sur l'Ile d'Ouessant. Tous droits réservés système Séré de Rivières
Construction d’une des deux tourelles de 75R05 au réduit de la Croix Saint-Michel en 1902 sur l’Ile d’Ouessant. Tous droits réservés

Après la diffusion de l’Instruction de 1909, sur la guerre de Siège, l’organisation des intervalles commence à se développer en profondeur. Elle englobe les bois et les villages. Apparaissent des tranchées à masques métalliques protégées par des réseaux de barbelé avec, en retrait, des abris de combat pour l’infanterie. On aménage des batteries d’artillerie modèle 1907 à faible défilement (artillerie légère pour traiter les objectifs mobiles) et à grand défilement (artillerie de Place pour la contre batterie), parfois même des pièces cuirassées. Le tout s’articule en centres de résistance constituant la zone de défense. Les forts y sont généralement incorporés et en sont le noyau dur. Sinon ce sont des points d’appui principaux de cette zone. La tendance est d’augmenter son diamètre donc son périmètre, avec des « postes » appuyés de loin pour éloigner l’ennemi le plus possible lorsque les forts de 1874 ont été construits trop près de la ville (cas du front ouest de Verdun).

Une actualisation des prescriptions techniques de 1899 apparaît nécessaire : elle est sortie le 9 Octobre 1911 et on lui doit l’ultime présentation des conceptions du Génie trois ans avant la Grande Guerre. Les missions respectives de la mitrailleuse et du canon à tir rapide sont moins tranchées : la mitrailleuse peut flanquer l’intervalle et le canon sous tourelle défendre les abords.

On se préoccupe d’aménager des PC de combat pour le Commandant du fort et le Commandant de l’artillerie, avec 2 systèmes de transmissions différents, l’un pour le commandement de l’ouvrage, l’autre pour le tir avec des correspondants extérieurs. On implante quantité d’observatoires cuirassés et quelques projecteurs électriques sous tourelle ou casemate. A la veille de la guerre, on installe dans les intervalles et à grand défilement, les premières tourelles pour un obusier de 155 Court dans des batteries cuirassées.

La coupole d'une tourelle de 155C 08 du fort de Longchamp, mise en situation dans un des puits en 2009 par l'association du fort de Villey le Sec. VAUBOURG Julie
La coupole d’une tourelle de 155C 08 du fort de Longchamp, mise en situation dans un des puits en 2009 par l’association du fort de Villey le Sec. VAUBOURG Julie

On commence à parler en 1912, d’utiliser plus couramment l’électricité qui était réservée à de rares ouvrages depuis 1889, d’abord pour éclairer les locaux, les tourelles et les fossés des ouvrages, bientôt pour alléger la peine des servants en motorisant ventilateurs et monte-charge, et même la remontée du contrepoids auxiliaire de la tourelle pour 155R 07 ou la rotation de certaines tourelles Mougin. On généralise l’installation de la ventilation artificielle des locaux.

Mais, si en général toutes les conceptions sont bonnes, finalement les réalisations sont modestes et se révéleront dérisoires quand on découvrira en 1918, ce que les Allemands ont fait à Metz ou à Mutzig pour tirer parti du téléphone et de l’énergie électrique.

A partir de 1905, les 4 grandes places sont reliées successivement par radiotélégraphie à la station de la Tour Eiffel en commençant par Belfort. On utilise des ondes amorties avec des émetteurs à étincelles rares et des récepteurs sommaires, le grand développement des antennes pallie l’indigence de la technique naissante.

La station radiotélégraphique de la place forte d'Epinal - Lionel PRACHT
La station radiotélégraphique de la place forte d’Epinal – Lionel PRACHT

On dépense finalement 206 millions de Francs de 1900 à 1914 : la même annuité que celle de la période 1885/1899, mais avec un alourdissement brutal et croissant à partir de 1906, conséquence de la dégradation des relations franco-allemandes (Tanger). Le souci d’être complet amène à préciser qu’en 1901 Péronne, Le Quesnoy et Condé ont été définitivement déclassées, Curgies reportée en 2º Série.

Depuis 1874, la facture est de l’ordre de 830 millions de Francs. Mais quelle évolution ! On est parti :

  • d’une fortification concentrée pour aboutir à une fortification dispersée, avec l’ambition initiale de la déployer sur toutes les frontières et à l’intérieur du pays pour viser finalement 4 ensembles durcis contre les effets de l’artillerie de Siège la plus récente connue.
  • de places fortes constituées d’une nébuleuse de forts dont les liaisons avec l’intérieur seraient garanties par l’armée, et on a des places traditionnelles susceptibles d’affronter un siège régulier avec leurs seuls moyens.
  • d’ouvrages d’artillerie isolés tenant l’ennemi à distance, mutés en points d’appui d’infanterie incorporés à la première ligne, aménagés pour repousser un assaut, munis de 2 ou 4 pièces de flanquement à tir rapide pour protéger des intervalles organisés, dépouillés de la plupart de leurs pièces puissantes installées au mieux dans la nature suivant les reliefs du terrain, parfois même sous tourelle isolée.

Ce qui a été réalisé du système de Séré de Rivières s’est donc adapté à l’évolution de l’armement et de la stratégie, au prix il est vrai de l’abandon de ce qui n’a pu en être modernisé parce que soit mal placé (les « redoutes de la panique ») soit considéré comme non prioritaire (les rideaux) soit estimé devenu sans objet (les rideaux de la frontière belge et du Morvan). Cela a dissuadé la menace de 1874 à 1875 et a contribué à nous donner 40 années de paix.

Organisation des places fortes après 1909

(Instruction générale du 30 juillet 1909 et Instruction ministérielle du 9 octobre 1911)

L’organisation d’ensemble d’une grande forteresse comprend en 1909 :

  • 1º des positions fortifiées extérieures.
  • 2º une zone de positions avancées.
  • 3º une zone principale de défense.
  • 4º une position de soutien.
  • 5º un noyau central.
  • 6º un réduit (éventuellement).

Pour bien spécifier que l’organisation défensive est faite en profondeur, le terme de ligne a été remplacé par celui de zone, pour les positions successives de la défense.

1° Positions fortifiées extérieures

La tourelle Galopin modèle 1890 du fort d'Arches en 1904. Lionel PRACHT
La tourelle Galopin modèle 1890 du fort d’Arches en 1904. Lionel PRACHT

Les positions fortifiées extérieures sont des organisations permanentes, situées en avant de la zone principale, et occupant des points particulièrement importants. Elles sont sous l’autorité du Gouverneur de la Place. Elles ont une garnison spéciale.

Leur organisation doit être assez puissante pour leur permettre de résister, par leurs seuls moyens, aux attaques de vive force, et pour obliger l’ennemi à déployer contre elles des portions de son artillerie de siège.

Elles sont distinctes des positions avancées, dans la zone desquelles elles peuvent, d’ailleurs, être comprises. Leur armement comporte de l’artillerie de gros calibre qui peut être cuirassée.

2° Positions avancées

Les positions avancées sont des organisations passagères, situées en avant de la zone principale, dans la limite de portée des canons de gros calibre de cette zone. Lorsque l’ennemi, refoulant les troupes mobiles de la défense, resserrera l’investissement, ces troupes occuperont des positions avancées de plus en plus rapprochées de la zone principale.

Il existera donc, dans les secteurs d’attaque, une série de positions avancées, échelonnées en profondeur, constituant une zone avancée de défense.

Les premières positions avancées seront organisées sommairement. Les suivantes, et, notamment, celle d’entre elles qui seront les mieux protégées par l’artillerie de la zone principale et la plus forte par sa situation topographique, seront organisées de façon à permettre d’opposer une résistance énergique à la poussée de l’assaillant, et de diriger une offensive incessante sur la zone d’investissement. Les points d’appui de ces positions seront des centres de résistance, englobant des localités organisées ou des ouvrages de fortification de position. Les troupes mobiles qui agiront sur ces positions avancées, ne seront pas très nombreuses.

En conséquence, ces positions ne sauraient constituer une zone continue autour de la zone principale. On ne les organisera donc que dans les directions où l’ennemi trouverait des emplacements particulièrement favorables à l’attaque.

3° Zone Principale de Défense

La batterie d'artillerie de type n°1 modèle 1907 M31 de la Godelle Place forte d'Epinal. VAUBOURG Cédric
La batterie d’artillerie de type n°1 modèle 1907 M31 de la Godelle Place forte d’Epinal. VAUBOURG Cédric

C’est sur la zone principale que s’opiniâtrera la résistance. On l’organisera dès le temps de paix. Son rôle sera :

  • 1º de mettre le noyau central à l’abri du bombardement.
  • 2 º d’appuyer la défense extérieure.
  • 3 º d’opposer à l’assaillant une barrière contre laquelle échoueront ses surprises et ses attaques de vive force, ce qui l’obligera à passer par les lenteurs d’un siège régulier.

Son organisation est échelonnée en profondeur.

Elle se compose essentiellement, d’une position d’artillerie, précédée d’une ligne de couverture d’infanterie. Sa distance au noyau central est de 6 à 9 kilomètres, de façon à mettre, à l’abri du bombardement, non seulement l’agglomération civile, mais encore les établissements militaires non à l’épreuve, situés, souvent, hors de l’enceinte fortifiée.

Position d’artillerie

L’armement des places se subdivise en 1º armement de sûreté, 2 º armement de mobilisation, 3º armement disponible et 4º artillerie mobile.

L’armement de sûreté est destiné à mettre la place en état de résister à un coup de main, en attendant sa mise en état de défense. Il est en batterie dès le temps de paix. La partie la plus nombreuse et la plus puissante de l’armement de sûreté est répartie dans les ouvrages ou à proximité des ouvrages de la zone principale.

L’armement de mobilisation comprend les bouches à feu dont on prévoit l’installation, dès la mobilisation, sur les différentes positions de défense et dans le noyau central. L’armement de sûreté en fait partie.

La première répartition de l’armement de mobilisation dans les différents secteurs, entre lesquels on subdivise le périmètre défensif, est faite en tenant compte de la probabilité d’une attaque contre ces secteurs. Il est concentré, ultérieurement, dans le secteur d’attaque. Dans les places de 1º ligne, il est en place dès le temps de paix.

L’armement disponible est destiné à renforcer le front d’attaque. Il comprend des batteries de gros calibre et de l’artillerie légère. Les batteries de renforcement, constituées avec l’armement disponible et l’armement des secteurs non attaqués, sont établies en partie dans la zone principale et sur la position de soutien.

L’artillerie mobile comprend :

  • 1º des batteries attelées de campagne (Batteries de sortie).
  • 2º des batteries légères de siège (Batteries de place).
  • 3º des groupements temporaires de pièces de campagne ou de pièces légères de siège, provenant de l’armement disponible. L’artillerie mobile concourt, d’abord, à la défense des positions avancées, puis à celle des positions successivement occupées par l’infanterie.

Emplacements des batteries de gros calibre

Une pièce de 120L sous abri en bois d'une batterie du plateau de la Justice à Epinal vers 1906. Lionel PRACHT
Une pièce de 120L sous abri en bois d’une batterie du plateau de la Justice à Epinal vers 1906.
Lionel PRACHT

La majeure partie de l’artillerie de gros calibre est placée dans des batteries construites en dehors des forts. Les travaux nécessaires pour la mise en place rapide de cet armement sont exécutés à l’avance.

L’artillerie en position dans la zone principale a pour but :

  • 1º de soutenir l’infanterie dans la défense des positions avancées, dans ses reconnaissances et dans ses sorties.
  • 2º de battre les premiers établissements de l’ennemi, les localités éloignées qu’il occupe, les communications dont il peut faire usage.
  • 3º d’agir contre les tentatives de vive force dirigées contre les ouvrages permanents et leurs intervalles.
  • 4º de gêner l’installation de l’artillerie de siège ennemie et de la contrebattre quand elle a ouvert le feu.

En ce qui concerne les pièces de gros calibre des forts, les pièces non protégées par des cuirassements n’y seront conservées que si les forts occupent des positions très dominantes. Les autres, employées au début des opérations pour gêner l’investissement, seront reportées en dehors des ouvrages avant le commencement de la lutte d’artillerie.

Les batteries de gros calibre de la zone principale seront donc armées, normalement, avec les pièces de l’armement de mobilisation, y compris un certain nombre de pièces de l’armement de sûreté, retirées des forts au moment opportun. Eventuellement, elles recevront une partie de l’armement disponible (Batteries de renforcement).

Subdivision de l’artillerie de la zone principale

Eu égard à sa situation par rapport aux crêtes qui jalonnent la zone principale, on la divisera en:

  • 1º Artillerie à faible défilement.
  • 2º Artillerie à grand défilement.

L’artillerie à faible défilement se compose, en principe, des batteries qui sont masquées aux vues de l’ennemi, tout en ayant une position assez rapprochée de la crête pour que le commandant de batterie puisse, le cas échéant, commander et observer lui-même le » tir.

Certaines de ces batteries sont à vues directes, c’est-à-dire peuvent utiliser le pointage à la hausse.

L’artillerie à grand défilement comprend deux sortes de batteries :

  • Les unes sont installées en arrière des crètes, avec un défilement suffisant pour être invisibles des observatoires terrestres de l’ennemi.
  • Les autres, plus spécialement désignées sous le nom de batteries hors de vue, sont installées de manière à échapper, le plus possible, aux vues des ballons de l’attaque.

L’artillerie à grand défilement, comprenant la plus grande partie des bouches à feu de gros calibre, a pour mission principale de soutenir la lutte d’artillerie.

L’armement est disposé par groupes de batteries, couverts par les positions de combat de l’infanterie et, autant que possible, compris dans les centres de résistance. Certaines de ces batteries sont cuirassées.

L'observatoire bétonné de Razimont à Epinal. VAUBOURG Julie
L’observatoire bétonné de Razimont à Epinal. VAUBOURG Julie

Observatoires. Chaque batterie possède un observatoire. Cet observatoire est établi à ciel ouvert ou dans un abri à l’épreuve, en béton de ciment, ou sous cuirasse.

Outre les observatoires de batterie, il est constitué des observatoires de groupe, de secteur ou de division, utilisés, par les divers Commandants de l’artillerie, pour déterminer les positions des objectifs et pour contrôler le tir.

Munitions

Dotation des places en munitions. Le nombre moyen des coups admis, jusqu’à présent, est d’environ :

Répartition de l’approvisionnement.

Chaque secteur doit, en principe, être doté de magasins suffisants pour assurer le ravitaillement en munitions des troupes qui concourent à sa défense. Dans les forts, les approvisionnements sont constitués pour la durée présumée du siège.

L’échelonnement des munitions est le suivant :

  • 1º Niches des batteries, à proximité immédiate des pièces : munitions immédiatement nécessaires.
  • 2 º Magasins de batterie pouvant alimenter jusqu’ 3 batteries d’artillerie, placé dans les batteries ou à proximité : 1 jour de feu (50 à 100 coups par pièce).
  • 3º Dépôts intermédiaires (réserve qui ne doit être employée qu’en cas d’absolue nécessité): 2 jours de feu (100 à 200 coups par pièce).
  • 4° Magasins de secteurs : 2 jours de feu (100 à 200 coups par pièce)
  • 5º Magasins centraux : 300 à 500 coups par pièce de l’armement de mobilisation, plus l’approvisionnement des batteries mobiles et des pièces du noyau central, ainsi que les munitions de l’armement disponible non réparti dans les secteurs d’attaque.

En dehors de cet échelonnement, les magasins des forts renferment les munitions des canons sous tourelles et des pièces de défense propre et de flanquement, ainsi que les munitions des pièces de gros calibre, à ciel ouvert, conservées dans le fort au début du siège.

Voies de communication. Un réseau de voie ferrée de 0,60 m, (voie Péchot), relie les divers échelons de ravitaillement entre eux et aux batteries.

Ligne de couverture de l’Artillerie

La façade de l'ouvrage intermédiaire de La Falouse à Verdun. VAUBOURG Julie
La façade de l’ouvrage intermédiaire de La Falouse à Verdun construit de 1906 à 1908. VAUBOURG Julie

Son ossature est formée par les centres de résistance de la ligne des forts, les forts, les ouvrages intermédiaires et les ouvrages d’infanterie.

L’intervalle entre deux de ces points d’appui est au maximum, de 3 kilomètres. Il peut descendre à 1500 mètres. Dans ce cas, le flanquement peut être effectué par la mitrailleuse et par le fusil.

Les centres de résistance de la Ligne des forts sont formés par le groupement d’organes défensifs. Dans le cas le plus général, ils comprennent :

Un fort, des batteries pour canons de gros calibre, cuirassées ou non, des observatoires, des postes de projecteur, des localités, des ouvrages d’infanterie.

L’ensemble est enveloppé d’une enceinte de sûreté, composé d’un réseau d’obstacles, en partie passifs.

Vue aérienne du fort du Bois d'Oye fort à cavalier modernisé de la place forte de Belfort. VAUBOURG LUcas
Vue aérienne du fort du Bois d’Oye construit de 1883-1887 fort à cavalier de la place forte de Belfort modernisé de 1908 à 1914. VAUBOURG Lucas

Les forts, construits aux saillants de la ligne de couverture, ou sur des positions importantes, doivent résister aux bombardements et aux attaques de vive force. Ils soutiennent la défense extérieure pendant la première période du siège. Ils ont des abris à l’épreuve, des communications souterraines ou défilées, de bonnes vues, des abords bien dégagés.

Ils sont armés de pièces de gros calibre sous tourelle, pour l’action lointaine. A défaut de tourelles, ces pièces sont retirées des forts, comme il a été dit précédemment, au moment où la lutte d’artillerie est près de commencer. Ils se flanquent réciproquement, (c’est-à-dire que chacun d’eux donne des feux en avant des saillants des forts voisins et dans leurs intervalles), au moyen de canons à tir rapide de 75 mm placés, soit dans des casemates à l’épreuve dites de Bourges, soit sous tourelles.

Leur défense propre est assurée par des mitrailleuses protégées ou portatives et par le fusil. Ils reçoivent une garnison spéciale.

Les ouvrages intermédiaires sont, surtout, des organes de flanquement.

Leur garnison est réduite. Ils doivent être à l’abri des surprises et des attaques de vive force. Le flanquement réciproque et la défense propre en sont assurés comme pour les forts.

Les ouvrages d’infanterie, destinés, généralement, à réduire les intervalles entre les ouvrages intermédiaires et les forts ou centres de résistance ou à tenir certains points spéciaux du périmètre défensif, ne comportent pas d’artillerie.

Positions de combat de l’infanterie

Le retranchement Nord avec masques métalliques fixes du fort de Roppe à Belfort. VAUBOURG Cédric
Le retranchement Nord avec masques métalliques fixes du fort de Roppe à Belfort. VAUBOURG Cédric

Les positions de combat de l’infanterie complètent l’action, dans le sens du front, des points d’appui principaux. Elles s’opposent à l’infiltration, des troupes assaillantes dans les intervalles. Elles constituent des organes de sûreté, qui fournissent, aux troupes des secteurs, dès les premiers moments d’un siège, des moyens de résistance, aux attaques de vive force de l’assaillant.

Leur organisation est donc faite, au moins partiellement, dès le temps de paix.

Elle comprend : l’aménagement d’obstacles naturels du sol, la mise en état de défense de localités, la construction de retranchements discontinus, comportant des dispositions spéciales pour la protection des tireurs, grâce à des masques en béton armé, des masques métalliques et des boucliers portatifs. La construction d’abris comme les abris de combat ou les abri-cavernes, soit dans les retranchements, soit en arrière. L’établissement de communications défilées, pour gagner à couvert, les postes de combat. L’organisation des points occupés est complétée par un réseau de défenses accessoires aussi étendu que possible.

Des pièces légères et des mitrailleuses concourent à la défense des intervalles.

Ces divers éléments de défense sont échelonnés en profondeur, de manière à se prêter un mutuel soutien. On en multiplie le nombre, pour que les troupes disponibles trouvent des couverts utilisables en tous les points où elles peuvent avoir à se porter par suite des circonstances du combat.

Elle comporte, toujours, des positions de repli, pour prolonger la lutte et pour recueillir les défenseurs, en cas de besoin.

4°Position de soutien

L'entrée de la redoute de Dommartin. VAUBOURG Cédric
L’entrée de la redoute de Dommartin considérée comme un ouvrage de soutien de la place forte de Toul. VAUBOURG Cédric

En arrière du terrain des attaques, et, indépendamment des points sur lesquels l’infanterie devra tenir pour retarder la progression de l’assaillant, une position de soutien devra être organisée, pour être occupée et défendue en cas d’évacuation de la zone principale.

Des positions de défense analogues pourront, de même, être organisées, en arrière de la précédente, si le terrain et les ressources le permettent.

La position de soutien a pour objet :

  • 1º de prolonger la résistance de la place.
  • 2º de concourir à la défense de la zone principale, en l’appuyant du feu de son artillerie.

Son organisation sera analogue à celle de la zone principale, Elle comprendra : des points d’appui principaux, en échelon par rapport à ceux de la zone précédente (ouvrages du moment, fermes, villages, bois organisés, etc.), et, dans les intervalles de ces points d’appui, des retranchements d’Infanterie.

En arrière et sous la protection de cette ligne de couverture, sera établie une position d’artillerie. Les batteries à faible défilement battront la gorge des ouvrages de la zone principale et leurs Intervalles. Les batteries à grand défilement combattront l’artillerie ennemie, fouilleront les couverts, couvriront de projectiles les points d’appui évacués. Ces batteries seront armées au moyen des pièces retirées de la zone principale, et des secteurs non attaqués, ou provenant de l’armement disponible.

L’intervalle entre les points d’appui d’une position de soutien ne sera que de 1500 mètres environ, pour assurer le flanquement par le fusil. Des pièces légères et des mitrailleuses concourront à ce flanquement. On créera des réduits pour les positions successives qui pourraient être créées en arrière de la zone principale.

Les ailes de ces positions seront appuyées à des forts ou à des Centres de Résistance de la ligne des forts, encore aux mains de la défense. On admet que la distance maximum de la première position de soutien à la zone principale sera de 2500 à 3000 mètres, afin de l’appuyer efficacement, tout en échappant au tir précis de l’artillerie ennemie.

Epoque de l’organisation de la position de soutien

L’organisation de cette position ne peut être entreprise que lorsque l’ennemi a nettement indiqué le secteur d’attaque. Les projets nécessaires sont faits en temps de paix. Ils font partie du plan de défense.

Dans certaines grandes places (Paris, Lyon, Verdun, Toul), d’anciens forts détachés, trop près du noyau central pour être compris dans la zone principale, feront partie de l’ossature de la première position de soutien.

5° Enceinte du Noyau Central

Les anciennes enceintes de plusieurs de nos grandes places peuvent encore, avec quelques améliorations de détail, jouer le rôle d’une ligne de combat.

Cependant, il semble, de plus en plus, ne pas vouloir demander aux enceintes d’être de simples enveloppes de sûreté.

Pour réduire au minimum l’emprise sur le terrain et les dimensions de l’obstacle, les enceintes morcelées seraient à préconiser, de préférence aux enceintes à fronts accolés, adoptées jusqu’ici

On utiliserait largement les obstacles entourant la localité : cours d’eau, escarpements, murs solides, et on les réunirait par des obstacles artificiels : réseaux de fils de fer, abatis, etc.

On constituerait, ainsi, une barrière passive continue.

On en interdirait les abords par le feu de petits ouvrages de flanc, soudés à l’obstacle, de distance en distance, ou par celui de retranchements construits en arrière des parties de l’enceinte ayant de bonnes vues de flanc.

La véritable enceinte sera, le plus souvent, formée par les remparts conservés ou améliorés depuis 1870. Elle sera complétée, au moment du besoin, par la barrière défensive ou enveloppe de sûreté, que nous venons d’envisager. L’ensemble pourra s’appuyer sur un éventuel réduit.

6° Réduit

L'entrée du fort Saint Michel à Toul. VAUBOURG Cédric
L’entrée du fort Saint Michel à Toul. VAUBOURG Cédric

Le réduit d’une place sera constitué soit par un centre de résistance, soit par un fort, comme le fort Saint-Michel à Toul dont la situation sera particulièrement favorable à une défense d’opinion.

On réunira, à l’avance, dans le réduit, tous les approvisionnements nécessaires. Si les circonstances s’y prêtent, on fera, du Réduit, l’un des points d’appui de l’enceinte du noyau central. Il jouera, alors, un rôle analogue à celui des anciennes citadelles.

Établissements militaires

Le dirigeable capitaine Ferber à la sortie de son Hangar de la Louvroie Lionel PRACHT
Le dirigeable capitaine Ferber à la sortie de son Hangar de la Louvroie Lionel PRACHT

L’organisation défensive d’une grande place sera complétée par la création d’Établissements militaires nécessaires à l’exécution des 4 grands services de l’Artillerie, du Génie, de l’Intendance et de Santé, à savoir :

  • 1° Le Parc d’artillerie, comprenant les approvisionnements de toute nature (munitions, pièces de rechange, etc.) nécessaires à l’armement et au ravitaillement des batteries, ainsi que les magasins et ateliers de réparation du matériel et de confection des munitions.
  • 2° Le Parc du génie, comprenant les approvisionnements d’outils et d’engins de pionniers, de sape et de mine, ceux de matériel télégraphique et de tous les matériaux à mettre en œuvre pour la construction des ouvrages et l’organisation défensive des positions.
  • 3° Le Parc aérostatique, comprenant les ballons sphériques et le matériel nécessaire à leur gonflement et à leur utilisation. Ce parc sera vraisemblablement annexé aux ballons dirigeables et aux aéroplanes.
  • 4° Les manutentions, magasins, boucheries, etc., du service d’intendance.
  • 5° Les hôpitaux, ambulances et établissements divers du service de santé.

Communications

Une locomotive Pechot à Verdun transportant un convoi de mortiers 220 avant la Grande Guerre Lionel PRACHT
Une locomotive Pechot à Verdun transportant un convoi de mortiers 220 avant la Grande Guerre Lionel PRACHT

On organise des voies de communication, soit des routes et chemins, soit des voies ferrées étroites (voie Péchot, de l’artillerie, ou voie Decauvillen de 0m60 de largeur) :

  • 1º rayonnantes, pour mettre en relation, au sens profond, les positions successives de la défense entre elles et le noyau central.
  • 2º périphériques, pour relier entre eux les éléments d’un même secteur et les secteurs voisins.

Le service télégraphique assure les communications électriques de la place et de ses divers organes par :

Au service de la Télégraphie se rattache celui des communications par pigeons-voyageurs.

Déboisements

On déboise, dès le temps de paix, tout le terrain situé en avant de la ligne des forts, sur une profondeur de 500 mètres. Autour des points d’appui, le déboisement s’étend jusqu’à 1 000 mètres. Un certain nombre d’arbres peuvent être conservés sur pied, pour être transformés en abatis au moment du besoin.

Dans les intervalles, on dégage les retranchements en avant et jusqu’à 10 mètres en arrière, la présence d’arbres, plus à proximité, constituant un danger pour les défenseurs, pendant le tir d’obus-explosifs. On peut, cependant, laisser subsister, en avant des retranchements, les arbres nécessaires pour constituer des abatis.

Fortifications et plans d’opérations

Chaque camp prend en compte le système fortifié de l’autre.

Côté allemand, on pense à partir de la fin des années 1880 qu’en cas de guerre avec la France, il faudra aussi affronter la Russie. Une victoire rapide est possible à l’est en profitant de la lenteur de la mobilisation russe, alors qu’un tel succès est impossible à l’ouest du fait des fortifications françaises. En conséquence, en début de conflit, l’attitude est défensive à l’ouest et l’effort est à l’est. Moltke pense que les Français attaqueront vers Karlsruhe en masquant Metz et Strasbourg. On tiendra, puis on les repoussera par une action vigoureuse dès qu’il sera possible de ramener des forces à l’ouest.

À partir de 1891, Schlieffen estime au contraire qu’il faut en priorité détruire l’armée la plus dangereuse pour ne pas courir de risques, donc l’effort est à l’ouest pour commencer, tout en sachant que les fortifications empêcheront la manœuvre d’enveloppement pouvant seule conduire à l’anéantissement de l’ennemi. Le gouvernement allemand suit et accepte en 1894 un plan d’opérations engageant trois armées dans la trouée de Stenay (objectif Reims) et quatre dans la trouée de Charmes (objectif Langres).

Lorsque le Chancelier Von Bulow prend en 1900 la décision de principe de ne pas respecter les traités internationaux en cas de guerre, Schlieffen sait qu’un passage par la Belgique lui donnerait la possibilité de tourner nos rideaux, de nous accumuler sur la Meuse et la Moselle pour nous écraser finalement contre le Jura et la Suisse. Son aile gauche pivoterait autour de Metz Thionville, son centre suivrait les vallées de la Meuse, de la Sambre puis de l’Oise, son aile droite passerait par Bruxelles, contournerait Paris par l’ouest et viserait le Jura par Auxerre. Il sait aussi ne pouvoir réussir un tel développement qu’avec le maximum de moyens à droite (36 Corps d’Armée) ; pour les obtenir il doit prendre des risques ailleurs, évacuer la Haute Alsace, n’utiliser que 5 Corps d’Armée dans la trouée Metz Strasbourg, n’envoyer à l’est que quelques divisions. Le gouvernement allemand se rallie à ces vues en 1905, au moment où la Russie est affaiblie par son conflit avec le Japon.

Moltke le jeune entre en fonction en 1906. Il n’a ni la détermination ni l’audace de Schlieffen, le retrait de la Haute Alsace l’indispose, l’armée française l’inquiète, il voudrait la battre en Lorraine, puis seulement alors renforcer sa droite et puis la Russie se rétablit. Finalement il dénature le projet de 1906 en alléguant son aile droite. Il pense pouvoir la renforcer après un succès initial décisif en Lorraine, en comptant sur l’équilibre à l’est : rien n’est moins sûr.

Tout cela se retrouve encore aujourd’hui sur le terrain. Au lendemain de la guerre, les Allemands fortifient Strasbourg, atteignent les forts de Metz en chantier et construisent ceux que nous n’avions pas eu le temps de bâtir (tous étudiés par Séré de Rivière en 1867). Ils les améliorent de 1886 à 1896.

En 1894, ils renforcent les défenses de Metz en y installant 7 batteries cuirassées d’intervalle comprenant soit 2 tourelles de 21 (2 bies), soit 4 tourelles de 15 (5 bies). Ils organisent la colline de Mützig à l’ouest de Strasbourg.

À partir de 1899, ils construisent de nouveaux ouvrages à Metz et à Thionville sur la rive gauche de la Moselle. Face à l’ouest, les troupes protègent les quais de débarquement des voies ferrées et peuvent faciliter le débouché en France.

Après 1906 enfin, ils établirent d’autres troupes sur la rive droite, à Thionville et au sud de Metz pour protéger le pivot de leur manœuvre de développement par la Belgique.

Côté français, le gouvernement avait suffisamment de problèmes sur le plan intérieur pour vouloir faire la guerre. Il a su garder son sang-froid en 1875. Il agira de même en 1887 et évincera le Général Boulanger qui a traité avec un chauvinisme et une ostentation démesurée l’affaire Schnæbelé, où la France avait pour elle le bon droit. Les crises de Tanger (1905) et d’Agadir (1912) sont beaucoup plus graves, mais il ne répond pas aux provocations allemandes. À la veille de la grande guerre enfin, il retarda la mobilisation jusqu’à ce que Joffre menace de démissionner, il recula la couverture de 10 km pour éviter tout incident de frontière

La France n’est pas belliciste, elle laisse l’agresseur prononcer une attaque caractérisée avant d’agir, elle abandonne délibérément l’initiative à l’ennemi. Mais elle est bien décidée à se défendre. L’État-Major de son armée établit pour chaque théâtre d’opérations un plan de concentration des forces comportant des variantes pour les divers modes d’action attendus de l’adversaire. Il engagera ensuite au mieux les opérations.

Jusqu’en 1886/87, ce sont des opérations défensives basées sur l’utilisation du système fortifié tel que l’avait prévu Séré de Rivières. Celui-là est alors à l’apogée de ses capacités de mobilisation des ouvrages, des méthodes de tir de l’artillerie de place, de la première instruction sur la guerre de siège à l’étude… Si les choses tournent mal, on défendra Langres et le Morvan

Quelques mots du premier plan, celui de 1875. On prévoit la 1ère Armée derrière le rideau de Haute Moselle (Vesoul), la 2ème en fond de trouée de Charmes (Langres, Chaumont), toutes deux dans des régions désertées au point de vue ferroviaire. La 4ème derrière Toul Montmédy (Reims). La 3ème encore plus en arrière vers Troyes peut mûrir sur Laon. Une 5ème en réserve sur la Seine de Châtillon. Maigre couverture de cavalerie devant Belfort, Neufchâteau, Nancy et de Verdun à la frontière belge.

Les plans suivants voient un pivotement autour de Belfort du dispositif initial qui se rapproche de la frontière et se resserre. L’amélioration persévérante du réseau ferré permet d’accélérer la concentration et de faciliter les mouvements de rocade pour ajuster son dispositif avant l’action

Ce pivotement s’arrête en 1882. Les troupes de couverture ont pris la consistance et débordent devant les rideaux. En cas de circonstances favorables, il serait possible de monter une action offensive puissante à partir d’Épinal.

Enfin, le plan de 1886 prévoit la 5ème Armée derrière le rideau de Haute Moselle, la 1ère autour d’Épinal, la 2ème dans la trouée (Neufchâteau), la 3ème à Commercy, la 4ème derrière la Meuse. En réserve, la 6ème au Nord de Langres et la 7ème à Bar-le-Duc. On parle de moins en moins du Morvan car on pense pouvoir déboucher d’Épinal à Pont-à-Mousson avec 4 Armées (1, 2, 3, 7) en direction de Saverne-Remilly, dans l’intervalle Strasbourg-Metz bien évidemment.

De 1887 et 1897, les plans sont sensiblement les mêmes, on concentre cependant d’avantage de forces dans la région de Reims, où la desserte ferroviaire est bonne s’il ne se passe rien en Belgique, leur déchirement vers l’est est facile.

Alors qu’il n’y a eu que 2 chefs d’État-Major de 1875 et 1897, il y en aura 5 de 1898 à 1911, année de la nomination de Joffre. Un plan chasse l’autre avant d’être complètement mis au point. Un désordre apparent s’instaure, un généralissime désigné est même désavoué par le Conseil Supérieur de la Guerre et contraint au départ. Des conclusions plus ou moins valables dégagées de conflits contemporains troublent les esprits. Mais il y a des idées qui se confirment pendant ces 13 années.

La possibilité devenue certitude en 1907, de l’intervention à nos côtés d’un corps expéditionnaire britannique dont l’emploi est prévu à l’aile gauche et la nécessité pour l’Allemagne de passer par la Belgique pour pouvoir déployer ses armées en espace libre.

La rupture entre fortification et armée de campagne, les 4 grandes places (Verdun, Toul, Epinal et Belfort) doivent se défendre seules conformément au dernier règlement sur la guerre de Siège édité en 1909. Il n’est pas question en cas de malheur d’y laisser les forces, car elles risqueraient d’être perdues après une capitulation, alors que les troupes qui se replient peuvent se refaire, ce d’autant mieux que l’immobilisation des moyens ennemis par le siège éventuel d’une place diminuera leur volume et donc leur pression. Quant aux ouvrages et places de seconde ligne, on les considère comme des ouvrages du moment, et on les abandonne sans regret s’ils s’avèrent inutiles.

Ces idées et l’augmentation du nombre de grandes unités actives, de réserve et alliées permettent d’étendre la zone de concentration vers Rethel et Laon.

En conclusion, les fortifications de Séré de Rivières amènent les Allemands à penser qu’ils ne pourront assurer le succès de leurs armes qu’en passant par la Belgique en pivotant autour du pivot fortifié de Metz. La sécurité de la France est gravement menacée à partir de 1905. Elle compte sur ses fortifications pour couvrir la mobilisation et la concentration, puis a l’intention de reprendre au plus tôt l’initiative devant elles.

Le système Séré de Rivières à la veille de la Grande Guerre

Vue aérienne du fort de Regret. VAUBOURG Cédric
Vue aérienne du fort de Regret à Verdun. VAUBOURG Cédric

En 1914, la plupart des forts des 4 grandes places (Verdun, Toul, Epinal et Belfort) ont été modernisés ou sont neufs, quelques-uns en travaux. Elles disposent chacune, d’un parc d’artillerie d’environ 600 pièces et de nouveaux moyens de défense comme l’aviation ou les dirigeables. La place d’Epinal reste la moins modernisée. La structuration en centres de résistance est en cours, un centre à Toul, Lucey, un autre à Belfort Roppe, un a Épinal Longchamp, Douaumont à Verdun est en cours, comme Villey le Sec à Toul.

À Maubeuge, il y a un fort bétonné d’origine (le Bourdiau), dans les autres, les tourelles en fonte dure avec quelques tourelles de 75R05 et de mitrailleuses GF4 adjoints à la veille de la guerre à des locaux maçonnés non renforcés. Les forts de rideau ont été dotés d’au moins un magasin à poudre sous-roc. Arches au Sud d’Épinal a été amélioré et rattaché à cette place, Liouville dans les Hauts de Meuse est partiellement modernisé au nord de Commercy.

Les forts d’arrêt de Manonviller, Frouard et Pont Saint-Vincent dans la trouée de Charmes ont été les seuls modernisés.

Un ouvrage intermédiaire (Petite Synthe) équipé de tourelles a été construit à Dunkerque et un fort (Réduit de la croix de Saint-Michel) sur l’île d’Ouessant équipé de 2 tourelles de 75R 05, pour empêcher le débarquement sur cette position en avant de Brest.

Dans les Alpes, face à la frontière italienne, seuls quelques ouvrages ont été modernisés ou créés entre 1886 et 1900, dans la vallée de la Haute Maurienne, à Briançon, à Tournoux, Nice et à Bourg-Saint-Maurice, nouvelle place créée. Les autres ouvrages sont seulement équipés de magasin à poudre sous-roc ou de magasin de secteur. A la veille de la Grande Guerre, les travaux reprennent à la batterie de Vulmix à Bourg-Saint-Maurice, à la batterie des Caurres à Tournoux et au fort du Barbonnet dans l’avancée de Nice.

Vue aérienne du fort du Télégraphe dans la vallée de la Haute Maurienne qui sera modernisé de 1889 à 1891. VAUBOURG Lucas
Vue aérienne du fort du Télégraphe dans la vallée de la Haute Maurienne qui sera modernisé de 1889 à 1891. VAUBOURG Lucas

Quelques améliorations seront aussi réalisées dans les intervalles de la place de Briançon après la construction du fort italien du Chaberton qui domine avec son armement la totalité des ouvrages de cette place.

Certains ouvrages côtiers seront modernisés en métropole, mais aussi dans les colonies comme à Dakar ou au Cap saint Jacques en Indochine où seront installées 5 tourelles de 240 de côte.

La tourelle de 240 de côte de la batterie côtière cuirassée de l'ile de Gorée à Dakar au Sénégal en 1910, elle recouvert extérieurement de carreaux en fibrociment et d'une couche d'amiante pour la chaleur . Facebook Senegalmetis Editions
La tourelle de 240 de côte de la batterie côtière cuirassée de l’ile de Gorée à Dakar au Sénégal en 1910, elle es recouverte extérieurement de carreaux en fibrociment et d’une couche d’amiante pour la chaleur . Facebook Senegalmetis Editions

Dans les autres ouvrages, aucune amélioration depuis 1885, comme à Paris dont on a mis en deuxième urgence la modernisation étudiée en juillet 1912.

Le système Séré de Rivières existe toujours. On l’a complété début 1914, par l’organisation de campagne du Grand Couronné devant Nancy. Mais il faut bien reconnaître que notre artillerie de Place a vieilli, l’effort a porté sur l’équipement en 75 de l’armée de campagne et il n’y a pas d’artillerie lourde moderne. Les places fortes sont équipées en De Bange ou en Lahitolle à portée réduite et tir lent, parfois à poudre noire avec obus en fonte. Les tourelles des forts abritent aussi des De Bange ou des 75 raccourcis bombardés de loin, elles ne seraient pas capables de répondre, ce n’est d’ailleurs plus leur vocation. L’Allemagne en revanche n’a pas cherché à égaler notre 75, elle a changé de gamme en développant de l’artillerie lourde tirant loin, la mise en service vers 1913 d’un canon de 13 cm traumatise notre haut commandement.

La mission des fortifications est étudiée le 2 mai 1910 par le Conseil supérieur de la Guerre dont fait partie depuis trois mois le Général Joffre. La réunion se termine par un accord pour d’une part déclasser puis démanteler 7 forts (dont les 3 de Valenciennes) et la place de Lille, d’autre part demander :

  • aux organisations de première ligne d’assurer la couverture puis d’aider la manœuvre de nos armées et de générer celle de l’ennemi par une action modulée suivant leur importance, allant de l’appui tactique pour les forts d’arrêt jusqu’à la résistance prolongée à un siège régulier pour les 4 grandes places
  • aux organisations de deuxième ligne de créer des zones de reconstitution pour les armées défaites et d’obliger éventuellement l’ennemi à de nouveaux sièges

Les deux rideaux devront jouer leur rôle et leurs forts appuyer de leurs feux les troupes de campagne, Longwy et Montmédy serviront de point d’appui puis retarderont l’ennemi un temps très limité. Même mission pour la Meuse (Givet-Charlemont et Les Ayvelles). Maubeuge par contre « devra pouvoir se défendre contre des troupes de campagne nombreuses et renforcées d’artillerie lourde » en attendant que l’on vienne à son aide.

Pour la deuxième ligne, Langres et Besançon peuvent être appelées à jouer un rôle de « grandes places du moment » ; l’organisation de Reims et de Laon–La Fère doit être étudiée en détail pour s’insérer dans la position à défendre éventuellement par les troupes de campagne.

On modernisera en deuxième urgence les ouvrages de Paris, il faudra dès maintenant en éliminer l’armement ancien et prévoir des approvisionnements de longue durée.

Le Conseil Supérieur de la Guerre se penche à nouveau sur la question des fortifications le 19 juillet 1911 et émet l’avis de demander le déclassement des enceintes de Laon et de La Fère.

Le projet de loi globale de déclassement déposé au Parlement en novembre 1911 rencontre l’opposition du député Driant qui finit par obtenir le maintien du classement de l’enceinte et des forts de Lille.

Joffre est désigné le 28 juillet 1911, comme Commandant en chef en cas de guerre sur proposition du Ministre Messimy. Onze provoquent, en 3 ans, une réorganisation en profondeur de l’appareil militaire et de la doctrine de guerre sanctionnée par la sortie fin 1913 de deux règlements sur la conduite des grandes unités et le service des armées en campagne. Selon Joffre lui-même, « le succès à la guerre ne va qu’à celui qui recherche la bataille et sait la livrer offensivement avec tous ses moyens ».

On peut lire dans l’article 143 du premier de ces règlements que :

  • Les Places Fortes n’ont de valeur que dans la mesure où elles peuvent faciliter les opérations des armées en campagne.
  • Les Places Fortes des régions frontalières doivent servir d’appui à la couverture.
  • En cas de retournement, les places facilitent la retraite éventuelle des armées de campagne qui, grâce à elles, peuvent se reformer puis reprendre leur liberté d’action.
  • Abandonnées à elles-mêmes, elles devront donc mener un combat isolé dont on espère qu’il durera longtemps et immobilisera d’importants moyens ennemis.

Le plan de concentration le plus récent prévoit la 1ère Armée d’Épinal à Lunéville, la 2ème devant la trouée de Charmes, la 3ème sur la Meuse, la 5ème entre Verdun et l’Oise, la 4ème enfin en retrait vers Bar le Duc. Au cas où la Belgique serait envahie par l’Allemagne, la 5ème remonterait vers le Nord et la 4ème s’intercalerait entre les 5ème et 3ème Armées. Cette variante adapterait le dispositif à une action limitée par le sillon Meuse belge Sambre Oise.

Les fortifications Séré de Rivières au début de la Grande Guerre

31 juillet 1914, l’Allemagne lance un ultimatum à la France en l’obligeant à lui livrer les places fortes de Verdun et Toul comme garantie de neutralité du Gouvernement Français vis-à-vis de son allié, la Russie. La France répond qu’elle « agira en fonction de ses intérêts » puis elle mobilise son armée.

Le 3 août, la Belgique refuse le passage des troupes allemandes sur son territoire. L’Allemagne déclare la guerre à la France et lance son invasion selon le plan Schlieffen, en préférant s’attaquer aux forts belges et en violant la neutralité de ce pays qui la mène dans un conflit avec la Grande-Bretagne.

Le 8 août 1914, Joffre signe son Instruction Générale n°1. L’intention du Commandant en chef est de rechercher la bataille de toutes les forces réunies en appuyant au Rhin la droite de son dispositif général.

La guerre commence mal pour les fortifications. L’Allemagne évite la frontière du Nord-Est et fait effort à travers la Belgique. Moyennant quoi la mobilisation et la concentration se succèdent chez nous sans problème. Mais les deux positions de la Meuse belge, Liège puis Namur, sont attaquées et prises en quelques jours.

Liège, clef du territoire belge, est attaquée le 5 août par surprise. Malgré la prise de la ville, non protégée par une enceinte, les forts résistent et nécessitent la mise en place du parc de siège ennemi. Mais du 12 au 16 Août, ils sont soumis à un bombardement des plus violents et ils capitulent successivement sans que la mise en place de la masse de manœuvre ennemie, sur sa base de départ, à l’Ouest de la Place, ait été retardée d’un seul jour.

Namur, bombardée le 21 août, capitule le 25 et les Allemands, victorieux à Charleroi et dans les Ardennes, pénètrent en France. Le mouvement allemand se révèle beaucoup plus ample qu’escompté. Notre offensive générale est interrompue et c’est la réplique de nos armées plein Sud.

La petite place de Longwy est écrasée le 26 août en quelques jours malgré l’héroïsme de leur garnison tout comme le fort de Charlemont (Givet) le 31 août.

Montmédy est évacuée le 27. Le fort des Ayvelles, qui sera abandonné le 25, subira les bombardements Allemands pendant les trois jours suivants.

Dans l’Est, le fort d’arrêt modernisé de Manonviller sur la voie ferrée Strasbourg – Nancy est attaqué par les Allemands après la bataille de Morhange, il se rend après 54 heures de bombardement.

Vue aérienne du fort de Manonviller après le bombardement d'août 1914 Trouée de Charmes. Lionel PRACHT système Séré de Rivières
Vue aérienne du fort de Manonviller après le bombardement d’août 1914 Trouée de Charmes.
Lionel PRACHT

En effet, ce fort très moderne en avant de la trouée de Charmes se retrouve rapidement isolé des troupes de campagnes, sous le déluge d’obus. Ne pouvant pas recevoir d’ordre ou d’information de l’extérieur, Manonviller se rend au bout d’intenses combats du fait d’une garnison à bout de forces. À la fin de l’attaque, le fort était relativement en bon état. Mais la machine de propagande allemande ordonnera la destruction volontaire de cette coûteuse forteresse pour masquer à l’Etat-Major français, le peu d’effet de leurs obus de gros calibre et empêcher la réparation du fort. Pourtant, le fort mobilisera d’importantes troupes allemandes qui auraient été précieuses sur le front du Grand Couronné lors de la première victoire française.

Puis c’est la perte de Maubeuge qui n’arrête pas l’invasion. Masquée par un corps de réserve la Place, bien que faiblement investie, ne fournit qu’une résistance de courte durée (29 Août – 8 Septembre).

La tourelle de 75R 05 du fort d'hautmont détruite volontairement par les allemands en 1914. Lionel PRACHT
La tourelle de 75R 05 du fort d’hautmont détruite volontairement par les allemands en 1914. Lionel PRACHT

La Fère, Laon et Reims sont abandonnées sans combat pendant la réplique et occupées par l’ennemi surpris. Lille, privée du Gouverneur par décision du Ministre Messimy le 4 août, connaît 2 cycles ville ouverte, ville défendue : le stoïcisme des habitants n’est plus ce qu’il était. Seule Reims est repris après la Marne, mais les forts du Nord de la ville restent aux mains de l’ennemi, et ils y resteront jusqu’en 1918.

Le combat des forteresses françaises a été bref. Faut-il s’étonner ? Non à la vérité car :

1- Notre armée ayant été organisée pour prendre l’offensive, les forteresses ont été garnies d’hommes des plus vieilles classes et ont conservé les anciens canons de Bange à tir lent. Ce qui précède a montré que le généralissime ne se faisait pas d’illusions et ne comptait plus sur la fortification après le début des opérations actives.

2- Le rideau de l’Escaut Sambre n’ayant pas été fait, la fortification du Nord se réduisait à Maubeuge dont la position est mauvaise en défensive.

3- Les forteresses attaquées n’ont disposé que de leurs moyens propres et n’ont bénéficié d’aucune aide de l’armée de campagne qui voulait avant tout ne pas s’y laisser enfermer (prescription de l’Art. 144 du Règlement de 1913) ni diminuer ses forces à leur profit.

4- Les Allemands se sont révélés dotés d’une artillerie de Siège très largement supérieure à notre artillerie de Place, pas en quantité, mais en qualité (portée et calibre).

Mais aujourd’hui, avec le recul du temps et la réflexion, il semble évident que la fortification a joué un grand rôle dans la victoire de la Marne, mais qu’il n’a pas toujours été celui que l’on escomptait. L’existence du rideau fortifié des Hauts de Meuse a bien conduit les Allemands à passer par la Belgique. L’ampleur de leur mouvement a entraîné la réplique du dispositif français vers le Sud Poursuivant nos armées comme le Lévrier poursuit le lapin en peluche, elles se sont engagées entre les places fortes de Paris et de Verdun. Les 2 rideaux, les places d’Épinal et de Belfort ont été dégarnis et ont permis, sans prendre de risques excessifs, de ramener à l’Ouest des moyens suffisants pour rétablir une supériorité locale, préalable indispensable à un retour offensif. L’armée Maunoury peut alors déboucher de la capitale pour prendre l’ennemi de flanc, la 3ème armée (Sarrail) parvient à ne pas se laisser couper de Verdun grâce au concours des réserves mobiles de la place forte consenti par son Gouverneur.

Notre arrêt sur la Marne bloque l’avancée ennemie. Son haut commandement veut se dégager. Il tente une percée du rideau des Hauts de Meuse pour prendre à revers la 3ème armée qui combat le dos au fleuve au Sud-Ouest de Verdun, et attaque à cette fin le fort de Troyon. Galvanisée par un chef exceptionnel qui s’arroge le commandement de la défense de l’ouvrage, la garnison ne se laisse impressionner ni par son isolement total (l’intervalle Verdun Saint-Mihiel est vide de troupes) ni par les obus géants de 305 Skoda. Et pourtant le fort est tel qu’il a été construit en 1877. Son artillerie à ciel ouvert est neutralisée, ses casemates percées… mais les fantassins s’accrochent pendant 5 jours avec l’appui des canons des 2 forts encadrants jusqu’à ce que l’ennemi renonce et se retire. Et leurs pertes sont faibles au vu du nombre de coups reçus (10% de l’effectif 5 tués, 40 blessés).

L'entrée du fort de Troyon en 1914 est son pont système Devèze. Lionel PRACHT
L’entrée du fort de Troyon en 1914 est son pont système Devèze. Lionel PRACHT

Il voudrait s’engager dans la trouée de Charmes, l’existence du Môle de Nancy (le Grand Couronné) accroché aux forts de Pont-Saint-Vincent et Frouard en réduit la largeur et il ne pourrait faire avancer les moyens permettant d’attaquer Toul. La 2ème armée (Castelnau) maintient opiniâtrement ses positions et verrouille indépendamment le temps qu’il faut la trouée de Charmes.

Enfin d’importants moyens allemands retardés par le siège de Maubeuge ne pourront être engagés sur la Marne, d’autres y seront arrivés en retard.

Cette réflexion est la nôtre aujourd’hui. A l’époque on continue à se méfier de la fortification, d’autant plus qu’on a encore perdu le Camp des Romains fin septembre. On ne prête pas attention à la résistance de Liouville et des Paroches qui limitent la largeur de la brèche ouverte à Saint-Mihiel. Enfin, la grande place d’Anvers en Belgique ne résiste qu’une douzaine de jours (27 Septembre – 9 Octobre) alors que selon les prévisions, elle devait tenir un an.

L’avis unanime est que la victoire de la Marne est due UNIQUEMENT à une manœuvre audacieuse conçue par Joffre et réalisée par des troupes de valeur exceptionnelle.

La tourelle Mougin du fort de Liouville endomagée par un obus de 305 le deux octobre 1914 - Lionel PRACHT
La tourelle Mougin du fort de Liouville endomagée par un obus de 305 le deux octobre 1914 – Lionel PRACHT

Et le front se fige, les soldats s’enterrent et se protègent par des réseaux de barbelés, nos tentatives de percée se soldent par des échecs sanglants. La fortification permanente est bien morte, vive la fortification de campagne qui est impénétrable et a sauvé Nancy ! Le gouvernement autorise le 5 aout 1915, le déclassement des places fortes. Le commandant en chef à disposer à son gré des moyens des forteresses : canons, munitions, vies et hommes, qu’engloutit voracement l’armée de campagne.

La bataille de Verdun en 1916

Les places étant désarmées du système Séré de Rivières, les allemands vont essayer en février 1916, de s’attaquer à l’une des places les plus modernisées «Verdun», pour faire une nouvelle percée dans le front qui s’enlise. En 1916, la défense de cette place  est confiée à une organisation de campagne pitoyable tracée au-delà du périmètre des forts désarmés, vides et minés pour être détruits.

Cette conséquence incite l’état-major allemand, sous les ordres du Général Von Falkenhayn, à effectuer une percée à Verdun le 21 février 1916. Ce camp retranché, à proximité des premières lignes, gêne les allemands pour le ravitaillement du front de la Champagne depuis le début de la guerre. Sa chute permettrait d’user l’armée Française car Verdun, dernière ville évacuée par les allemands en 1873, est un symbole national auquel l’Etat-Major Français attache un grand prix. De plus, elle connaît de gros problèmes de ravitaillement, car il n’y a plus de voie de communication importante qui la relie à l’arrière depuis la formation du saillant de Saint-Mihiel. Pour essayer d’écraser Verdun, les Allemands vont utiliser la méthode du Trommelfeuer qui est une préparation d’artillerie dite en roulement de tambour. Pour cela, ils vont utiliser au nord de la place forte, 1225 pièces d’artillerie, dont 542 obusiers de gros calibre. Les Allemands déploient notamment un obusier de 210 mm tous les 150 mètres. Ils utilisent aussi 17 obusiers de 305, 13 obusiers de 420 mm et 2 pièces de marine de 380 mm qui ont eu jusqu’à ce jour de grands succès sur les fortifications. Toute cette artillerie va tirer pendant deux jours près de deux millions d’obus, avant d’envoyer 60 000 hommes d’infanterie à l’attaque. Le bombardement est tellement violent qu’il est audible jusqu’aux Vosges, à 150 km de là.

La cour du fort de Douaumont en janvier 1916 Lionel PRACHT
La cour du fort de Douaumont en janvier 1916 Lionel PRACHT

La fortification de campagne écrasée n’existe plus, l’héroïsme des survivants, aux ordres du Commandant Driant, ne peut que retarder l’avancée des Allemands qui s’emparent de Douaumont, vide le 26, le mettent illico en état de défense et bénéficient à notre détriment de ses abris et de ses observatoires qui n’échappent à aucun de nos mouvements. Au fort de Vaux, la situation n’est pas meilleure, l’ordre est donné à la garnison de faire sauter le fort avant de l’évacuer, mais le bombardement détruira le magasin où sont placés les explosifs. Seule la tourelle de 75 explosera accidentellement par le choc provoqué par un obus de gros calibre qui viendra déclencher la mise à feu de la charge de destruction. Cet incident et le désarmement du fort handicaperont l’ouvrage quelques mois plus tard.

C’est à coup d’hommes que le commandement français imperméabilise la brèche, en mettant à contribution les tourelles cuirassées des forts de Moulainville et de Vacherauville. Il réalise alors la valeur de ce qu’il a laissé perdre.

C’est le Général Pétain qui sera chargé en mars 1916, de diriger cette bataille. L’une des ses premières mesures sera de réarmer les différentes fortifications quand la situation le permet avec leur garnison, l’armement et les munitions dont elles ont besoin.

Vue aérienne Allemande du fort de Vaux en 1915 - Barthelemy Vieillot
Vue aérienne Allemande du fort de Vaux en 1915 – Barthelemy Vieillot

Pour ravitailler Verdun, il fera élargir l’unique voie de ravitaillement qui sera appelée la voie sacrée où plus de 6000 camions circuleront chaque jour. Mais, ces mesures sont très longues à mettre en place. Il faudra parfois attendre plusieurs mois pour réapprovisionner certains ouvrages. L’ouvrage de Thiaumont, constamment sur la ligne de front, ne sera jamais réarmé. Il sera pris et repris maintes fois et il sera complètement détruit par les bombardements. Le fort de Vaux, fortement handicapé depuis l’incident du début de la bataille, ne pourra pas être réarmé. Les casemates de Bourges sont vides à la fin mai 1916, lorsque de violents combats éclatent pour prendre le fort. Ils se dérouleront jusqu’à l’intérieur de l’ouvrage au corps à corps. La garnison, sous les ordres du Commandant Raynal, assoiffée, se rendra par obligation le 7 juin 1916, car les citernes en béton de l’ouvrage s’étaient fissurées et vidées de leur eau potable sous la pression du bombardement.

L’ouvrage de Froideterre repoussera les Allemands qui avaient réussi à s’installer sur les dessus du fort. Il bloquera ainsi la progression allemande le 23 juin 1916 grâce à ses tourelles d’artillerie de 75R05 et de mitrailleuses GF4.

La casemate de Bourges de l'ouvrage de Froideterre à Verdun en mai 1917 Lionel PRACHT
La casemate de Bourges de l’ouvrage de Froideterre à Verdun en mai 1917 Lionel PRACHT

Au fort de Souville, pourtant peu modernisé et complètement anéanti, les quelques hommes qui défendent la position à la mitrailleuse bloqueront la dernière avancée extrême allemande le 12 juillet 1916. Ces derniers ouvrages ont bloqués, les ultimes tentatives allemandes pour prendre Verdun, en unissant les efforts héroïques de leur garnison à ceux des troupes de leur voisinage.

Les forts de Douaumont et de Vaux pris par les Allemands sont repris par les Français après plusieurs tentatives trés couteuses en hommes et de très longues préparations d’artillerie. L’ennemi en sera chassé définitivement le 24 octobre à Douaumont et le 2 novembre 1916 à Vaux.

Dès le mois de mars 1916, quand cela est possible, les forts sont réapprovisionnés, et d’importants travaux dits de 17 sont effectués jusqu’à la fin de la guerre par le service des Forts sur les ouvrages de la frontière du Nord-Est. Mais seule, la place de Verdun et le rideau défensif des Hauts de Meuse seront vraiment concernés par le gros des travaux. Lors de ces travaux, de nouveaux cuirassements pour mitrailleuses appelés casemates Pamart seront installés autour des ouvrages, malgré le terrain parfois fortement bouleversé.

Après septembre 1916, un grand nombre d’ouvrages du nord de la place soutiendront avec leur artillerie les différentes troupes alliées lors de la grande offensive qui mit fin à la bataille en décembre 1916.

Certaines fortifications comme Douaumont ou Vacherauville seront encore visées par l’artillerie ennemie jusqu’à la fin octobre 1917.

Même, si ces ouvrages on tenu bon, ils furent la cible permanente de l’artillerie allemande, qui va rendre la vie impossible à l’intérieur, les obus de très gros calibre arrivant à percer ou à fissurer l’épaisse couche de béton. De plus, l’arrivée des obus à gaz n’a pas arrangé la situation.

Les tourelles d’artillerie en acier, mises au point après 1885, résisteront au déluge de feu et rendront de très grands services pendant toute la bataille. Ce sera le cas pour les forts de Vacherauville, Moulainville, La Laufée, Bois-Bourrus, Marre, Froideterre et Charny.

La casemate Pamart du fort Saint Michel. VAUBOURG Julie
La casemate Pamart du fort Saint Michel. VAUBOURG Julie

En décembre 1916, à la fin de la bataille, le front est revenu approximativement à son emplacement de janvier de la même année. Près de 60 millions d’obus ont été tirés dont un quart n’ont pas explosé. Cette bataille née du déclassement des places fortes aura coûté à la France, d’après des chiffres non officiels, près de 378 000 hommes (62 000 tués, plus de 101 000 disparus, et plus de 215 000 blessés, souvent invalides) et du côté allemand près de 337 000 hommes. La très grande majorité des victimes aura lieu dans les tranchées.

Ce reflux allemand de la fin de l’année 1916 permet de réorganiser les positions françaises en centre de résistance dont le noyau dur est un ouvrage fortifié. On revient en gros aux conceptions en vigueur en 1914, à la différence qu’il n’est plus question de résistance isolée, sans l’appui de l’armée de campagne.

Quelques chiffres sur la violence des bombardements des fortifications de Verdun :

L'entrée du fort de Moulainville à Verdun le 12 juillet 1916. Archives de la BDIC
L’entrée du fort de Moulainville à Verdun le 12 juillet 1916. Archives de la BDIC


Le fort de Moulainville sera visé par 9500 obus jusqu’au 31 octobre 1917 (330 obus de 420 mm / 770 obus de 305 – de 280 ou de 210 mm allongé / 4700 obus de 210 – de 150 ou de 130 mm / 2600 obus de 105 mm / 1100 obus de petits calibres ou d’obus à gaz).
Nombre de coups tirés par les tourelles du fort de Moulainville sur l’ennemi :
tourelle de 155R environ 5800 coups / tourelle de 75R05 environ 11800 coups.
Le coût de construction et de modernisation du fort de Moulainville en 1914 est estimé à 3 650 000 francs.
Le coût des obus tirés par l’ennemi sur le fort de Moulainville à la fin de l’année 1917 est estimé à 5 000 000 francs.

En plein milieu de la bataille de Verdun, le coût d’une journée de Guerre à la France correspond au coût de construction et de modernisation de la place de Verdun pendant près de 40 ans.

À la fin de la guerre, la fortification moderne du système Séré de Rivières avait fait ses preuves, permettant ainsi d’obtenir plus facilement de nouveaux crédits pour construire la future ligne Maginot sur la frontière reconquise.

D’une guerre à l’autre

La réddition du fort de Longchamp - Lionel PRACHT
La réddition du fort de Longchamp – Lionel PRACHT

Pendant l’entre deux guerres, les tourelles cuirassées de la place forte de Verdun seront réparées et une partie des galeries de 17 sera bétonnée pour ne pas fragiliser la structure de l’ouvrage. Les autres forts des 4 places de l’Est (Verdun, Toul, Epinal et Belfort) seront entretenus et maintenus en état.

En 1939, les places fortes de première ligne du système Séré de Rivières servent de base arrière et de dépôts de munitions, mais les ouvrages possédant des tourelles ou des casemates sont utilisés comme deuxième ligne de défense. Ces forts souvent modernisés après 1885, ne sont plus à l’épreuve des obus ou des bombes de très gros calibre, ils sont tenus par une poignée d’hommes. Lors de l’arrivée des allemands, quelques ouvrages ouvrent le feu en se battant dans des conditions pour lesquelles ils n’étaient pas prévus alors que l’Armistice venait d’être signée.

L’occupant utilisera ces forts comme dépôts de munitions, mais à la fin de l’année 1942, il commence par manquer de métal. Les tourelles, grilles et différentes parties métalliques seront ferraillées par l’organisation Todt pour la construction du mur de l’Atlantique ou la fabrication du matériel de guerre. Seule une petite poignée d’ouvrage est épargné à la fin de la seconde guerre mondiale. La majorité des fortifications Séré de Rivières seront déclassées à partir de 1947. L’armée française réoccupera certains de ces forts comme dépôts de munitions jusque dans les années 1960-80 avant de les abandonner dans la grande majorité des cas.

Le feraillages des tourelles de Giromagny vers 1942 par l'occupant sous l'Organisation Todt. Lionel PRACHT
Le feraillages des tourelles de Giromagny vers 1942 par l’occupant sous l’Organisation Todt. Lionel PRACHT

La fortification Séré de Rivières de nos jours

Aujourd’hui, ces fortifications ont souvent été vendues à des communes ou à des propriétaires privés. Leur restauration est très couteuse, surtout après plusieurs années d’abandon. De plus, ces ouvrages sont souvent difficiles à reconvertir, car plus de 150 ans après leur construction, ils deviennent très humides et sombres.

La majorité des ouvrages est à l’abandon et leur accès est interdit pour des raisons évidentes de sécurité. Mais, certains ouvrages sont visitables le plus souvent par des associations locales qui ont effectué d’importants travaux de restauration avec une poignée de bénévoles, dans le but de faire découvrir ce patrimoine.

Nous rappelons que l’accès aux différentes fortifications est interdit sans l’autorisation des propriétaires.

Vue aérienne du fort d'Uxegney place d'Epinal
Vue aérienne du fort d’Uxegney place d’Epinal restauré par une association depuis 1989.
VAUBOURG Cédric

Tentative de conclusion

Le système Séré de Rivières a été mis à l’épreuve 40 ans après le début de sa réalisation. Entre-temps, la mission qui lui était donnée avait évolué à mesure que se reconstituait l’armée française. D’outil stratégique essentiel à la défense du pays avec de faibles moyens, il s’est mué en organe de sécurité de la couverture et de la concentration d’une armée manœuvrière destinée à attaquer au plus tôt tous les moyens réunis. Seules les 4 places fortes du Nord-Est (Verdun, Toul, Epinal et Belfort) « maintenues et hautes » ont reçu une mission de résistance de durée indéterminée pour immobiliser les moyens ennemis.

Les circonstances permettent d’en tirer un parti heureux au moment de la crise de septembre 1914, mais il faut attendre la bataille de Verdun pour qu’il retrouve une certaine faveur. On a unanimement porté à son crédit l’abri solide donné à ses défenseurs, l’appui de feux indestructibles de ses tourelles d’artillerie aux défenseurs des tranchées.

On a par contre peu mis en exercice ses deux autres points forts.

D’abord l’excellence du choix des emplacements des ouvrages, décidé après une étude minutieuse du terrain, en tenant compte des difficultés qu’il est susceptible de créer à l’adversaire et des avantages qu’il peut procurer au défenseur. Un ouvrage situé sur un point haut à pentes raides face à un point de passage obligé créera toujours un problème pour l’envahisseur. C’est pourquoi on s’est disputé le fort ruiné de La Malmaison, acharné en vain à reprendre Brimont d’où l’ennemi a commandé Reims pendant 4 ans, ou le Camp des Romains d’où il contrôlait la voie ferrée Paris-Nancy. C’est enfin pourquoi on a aménagé sous les forts les plus menacés une organisation souterraine permettant de garder l’emplacement, même si l’ouvrage était détruit.

Ensuite le fait qu’il y ait eu un système et non pas un agglomérat d’ouvrages. Séré de Rivières est parti avec l’idée de canaliser toute invasion vers un goulet. Il a réalisé les rideaux à cette fin. Ces rideaux ont été déployés sur de grands obstacles naturels judicieusement choisis. Ils ont été constitués par des ouvrages dont l’emplacement individuel a été fixé avec les mêmes critères basés sur l’utilisation des ressources permanentes du terrain en vue de participer au rôle d’ensemble que devait jouer le rideau. Il a voulu enfin que sa fortification puisse toujours être utilisée en liaison étroite avec l’armée en campagne afin de favoriser sa manœuvre. Il a ainsi réalisé un outil stratégique à la disposition du commandement.

Il est tentant de faire un parallèle avec la ligne Maginot. Conçue en 1926 par le général Guillaumat avec une stratégie offensive, elle est réalisée par le Général Belhague après 1928 avec un souci d’utilisation du terrain au moins égal à celui de Séré de Rivières. Les idées évoluent ensuite vers une défensive stricte et, une fois en guerre, on l’utilise comme une barrière sans même obtenir les économies de moyens qu’elle peut procurer.

À partir de 1932, le Général Gamelin veut fortifier la frontière du Nord et se propose d’y réaliser 2 môles Valenciennes Maubeuge et Sedan Montmédy. Il n’y parvient pas plus que Séré de Rivières pour diverses raisons dont le manque de crédits. Finalement, il s’accommode d’une fortification de pacotille moulée sur la frontière et faisant le tour de Lille et d’Armentières.

L’effort allemand à travers les Ardennes nous surprendra, comme en 1914. Le front statique sera rompu sur la Meuse à Sedan et Monthermé, alors qu’aucun recueil n’a été prévu sur la position frontière dont les défenseurs sont entrés en Belgique. Réoccupée par des unités repliées en désordre ou envoyées en catastrophe, elle arrêtera l’ennemi quelques heures (Maubeuge), deux jours (Trouée de l’Oise), une semaine (Môle de Condé). Le rythme de manœuvre subi ne permettra pas de sauver nos meilleures troupes de l’encerclement en Flandres. Il ne pourra pas y avoir de nouvelle Marne. Les fronts Maginot restés intacts capituleront sur ordre du gouvernement français après l’Armistice.

En voyant simplement les choses, trop sommairement peut-être, ne peut-on pas dire que :

  • Dans les deux derniers conflits, la fortification semble avoir été en mesure de nous protéger contre une attaque directe de l’Allemagne, mais que la brèche a été ouverte à chaque fois par la Belgique.
  • Ni le rideau du Nord prévu par Séré de Rivières n’a été tendu, ni les môles voulus par Gamelin n’ont été construits.
  • Faute d’un terrain favorable, aucun obstacle artificiel ne pouvait, à vrai dire, être aménagé sur la frontière belge.

Il fallait bien se résoudre à intervenir en Belgique, mais après avoir utilisé les crédits disponibles pour favoriser cette action au lieu de bâtir un simulacre de fortification le long de sa frontière ?

D’après le texte d’un auteur inconnu, le 10 novembre 1993 et quelques modifications apportées.

Vue aérienne du fort de Douaumont. VAUBOURG Lucas
Vue aérienne du fort de Douaumont. VAUBOURG Lucas