
La tourelle de 240 de côte Schneider
Les tourelles de côte
En France, l’artillerie destinée à la défense des côtes est entièrement installée à ciel ouvert ou, exceptionnellement sous casemate. Aucune pièce n’est placée sous une tourelle cuirassée.
Il n’en est pas de même à l’étranger et l’on trouve des tourelles de côte en Allemagne, en Russie, en Hollande, ou au Japon.
L’avantage principal offert par ces engins cuirassés est de permettre de réduire le nombre des batteries de bombardement et par suite le personnel nécessaire, surtout dans les zones où le relief est très faible. Cette diminution est particulièrement avantageuse aux colonies où les troupes sont peu nombreuses et d’un entretien coûteux. C’est pour cette raison que l’on a installé des tourelles de côte à Saigon et à Dakar.
Les tourelles de côte présentent les caractéristiques suivantes :
- 1° Elles n’ont pas à craindre la superposition des coups, à cause du peu de justesse du tir des navires et de leur approvisionnement limité en munitions. Comme conséquence, il suffira que la cuirasse puisse résister à un coup isolé.
- 2° Les tourelles de côte ne craignent généralement pas le tir plongeant. Comme conséquence, le cuirassement de toiture n’aura guère à craindre que des coups tangents.
- 3° Les canons de côte étant très longs ne peuvent être protégés tout entier par la cuirasse et sortent notablement de la tourelle. Cette disposition n’a pas les mêmes inconvénients que pour les tourelles de terre, attendu que ces canons sont très épais et par suite ont peu à souffrir des éclats des projectiles.
- 4° Les tourelles de côte tirent sur des buts très mobiles, il en résulte que l’on a jugé utile de leur donner un système de pointage direct, dans lequel le pointeur lui-même commande la mise de feu.

Les tourelles pour 2 canons de 240 ont une certaine analogie avec celles des navires. La principale différence est dans le système de rotation (sur pivot et galets dans les tourelles de côte, sur galets uniquement dans celles des navires).
La tourelle de côte de 240 Schneider du Creusot

Le cuirassement

La muraille est formée de 8 plaques d’acier cémenté ayant horizontalement 240 mm d’épaisseur et doublées de tôles douces ayant chacune 13mm d’épaisseur. Elle est inclinée à 2/1.
La toiture comprend 3 plaques d’acier doux de 17mm chacune, elle est percée d’une ouverture qui livre passage au capot de pointage. Cette pièce est en acier moulé de 60 à 140mm d’épaisseur.

Le corps cylindrique
Le cuirassement est porté par un corps cylindrique formé de deux cuves concentriques en tôle d’acier de 15mm d’épaisseur réunies par 16 consoles verticales. Cet ensemble repose sur un plancher comprenant une charpente formée de poutres en tôles et cornières et une aire en acier de 15mm d’épaisseur. Sous ce plancher est suspendu un caisson qui constitue l’étage intermédiaire. Le poids de cet étage contribue à empêcher la tourelle de se soulever sous l’action du tir.
Mouvement de rotation
Le tout peut tourner sur un chapelet de 48 galets coniques à boudin interposés entre deux chemins de roulement en acier moulé d’un tracé assez compliqué. Le chemin supérieur porte des galets à axe vertical montés sur des ressorts et s’appuyant sur une partie cylindrique du guidage inférieur. Au départ d’un coup, ces galets cèdent légèrement du côté de la culasse et certaines parties des chemins de roulement viennent appuyer l’une contre l’autre. Le jeu n’est que de 2 à 3 mm.
Cet espace est encore suffisant pour permettre aux gaz provenant de l’éclatement des projectiles ennemis de faire sentir leurs effets dans la tourelle.
Pour parer à ce danger, l’espace libre est précédé d’une chicane où l’on entretient une lame d’eau. Le mouvement de rotation est produit depuis la chambre de tir. On commande un pignon qui engrène avec une couronne dentée fixée au chemin de roulement inférieur.
Pour que la tourelle ne puisse pas se soulever sous l’effet du recul des pièces, le corps cylindrique entraîne avec lui six agrafes qui s’appuient sur le chemin de roulement inférieur.

Pointage en direction
Le pointage en direction est assuré par une orientation convenable donnée à la tourelle. Le chef de tourelle l’amène à peu près en direction, puis le pointeur achève le pointage en visant par un sabord percé dans le capot et met électriquement le feu aux pièces. Il a à sa disposition un axiomètre qui lui indique l’orientement de la tourelle.
Pour donner de grands déplacements angulaires, le chef de tourelle emploie un moteur électrique qui permet d’arriver à la vitesse d’un tour par minute.
A défaut, il peut avoir recours à une commande à bras manœuvrée par six hommes, la vitesse de rotation est alors diminuée de moitié.
Le pointeur donne de petits déplacements angulaires par une commande à main.
Armement
L’armement est constitué par deux canons de 240 modèle 1893-96 M de colonies de 40 calibres, tirant avec une vitesse initiale de 840 mètres un projectile de 170kg.
Chaque bouche à feu est placée sur un affût à berceau. Celui-ci comprend un manchon qui guide le canon dans son recul. La pièce roule à l’avant sur un galet et s’appuie en arrière sur des garnitures en bronze, des languettes l’empêchent de tourner sur elle-même. Le berceau oscille autour de deux tourillons dont les coussinets sont portés par une charpente boulonnée sur le plancher de la chambre de tir.
A l’arrière du canon est fixée une frette porte crosse, qui par son poids, équilibre l’ensemble du berceau et de la pièce, et qui est reliée aux tiges des cylindres du frein et à celles du récupérateur à ressort.
Les cylindres de frein, au nombre de deux, sont solidaires de la partie supérieure du berceau. Les récupérateurs également au nombre de deux, sont placés en dessous.
Les tourillons du berceau présentent une disposition spéciale que l’on rencontre sous différentes formes dans les affûts de côte. Ils sont prolongés par un axe en acier dur de petit diamètre ce qui rend les mouvements de rotation faciles. Le travail à fournir pour un tour complet est en effet proportionnel au rayon de cet axe. Cet axe qui porte ainsi le poids total du berceau serait insuffisant pour résister au recul. (Poids du berceau 180 tonnes. Pression due au tir 1200 tonnes). On a donné alors un certain jeu horizontal aux coussinets, de telle manière que dans le recul du canon le berceau cède un peu, jusqu’à ce que les tourillons eux-mêmes arrivent au contact des coussinets.

Pendant la Grande Guerre, les 8 canons de 240 modèle 1893-96 de colonies des tourelles seront renvoyés en métropole pour renforcer la défense sur le front sur des ALFV (Artillerie lourde sur voie ferrée). Seule la tourelle de l’ile de Gorée à Dakar conservera ses canons, ils seront démontés en 1918, sans quitter Dakar puis remontés après l’Armistice.

Après 1934, les trois tourelles à Dakar sont réarmées avec des canons plus gros de 240 mm modèle 1902-06 provenant d’anciens navires qui nécessiteront de retirer la calotte de la tourelle. Les tourelles de l’ouvrage de Rach-Cat étaient prévues d’être réarmées, mais elles ne recevront pas leurs pièces à la mobilisation.

Pointage en hauteur
Le champ de tir vertical s’étend de – 6°à +7°. Pour pointer un canon, on agit sur une manivelle de pointage qui fait tourner un pignon engrenant sur un secteur denté fixé sous le berceau. On peut embrayer sur la même manivelle un appareil qui amène le canon à sa position de chargement ( – 5° ).
Embrasures

1902-06. VAUBOURG Cédric
On a cherché à réduire le plus possible les embrasures en plaçant les tourillons du berceau aussi près que l’on a pu du cuirassement. Toutefois, les embrasures doivent être assez larges pour permettre le passage du renfort du canon. C’est la seule ouverture en effet qui permet d’armer ou de désarmer la tourelle.
Ces embrasures sont obturées au moyen d’un appareil qui rappelle celui que l’on a installé pour le renforcement des tourelles Mougin en fonte dure.

Approvisionnement des projectiles
Les projectiles sont contenus dans des magasins placés à hauteur de l’étage inférieur de la tourelle. Ils sont amenés au moyen de chariots placés dans un monte-projectiles et arrivent ainsi dans la chambre de tir, entre les deux canons. De là, un basculeur permet, soit de les introduire dans la pièce, soit de les déposer en arrière dans un parc à projectiles. Ce parc contient 16 charges complètes, un autre parc est organisé pour 44 coups, il est placé à l’étage intermédiaire.
Avec ces dispositions, on peut obtenir 60 coups en 20 minutes.
Approvisionnement des gargousses
Les gargousses sont portées à bras jusqu’à l’étage inférieur, puis montées dans la chambre de tir par les servants placés à des hauteurs convenables.
Ventilation
La ventilation est assurée grâce à quatre ventilateurs aspirants, l’un débouche au-dessus de la culasse des pièces, les autres ventilent différents locaux : casemates pour les servants, chambre des machines, etc. Dans les colonies, on ne prévoit pas de poêles pour le chauffage. On peut alors ventiler par aspiration.
Les ventilateurs sont manœuvrés électriquement et chacun, consommant 6 ampères 4 sous une tension de 110 volts, déplace environ 3000m3 d’air à l’heure.
Appareil de réfrigération
Un cinquième ventilateur d’un débit de 1000m3 à l’heure envoie en particulier de l’air frais dans la soute aux munitions où la température ne doit pas dépasser une certaine valeur pour la bonne conservation de la poudre.
L’appareil de réfrigération comprend une pompe qui comprime et liquéfie de l’acide sulfureux dans un condenseur refroidi, par un courant d’eau. L’acide est ensuite rependu dans un réfrigérant et refroidit ainsi un liquide incongelable. Celui-ci est envoyé par une pompe dans un serpentin contenu dans une chambre. L’air extérieur puisé par le ventilateur circule dans cette chambre et va ensuite rafraichir les divers locaux.
Cette installation exige un moteur à pétrole de 20 chevaux et en particulier consomme à l’heure 8m3 d’eau à une température inférieure à 25°.
Malgré la réfrigération et la ventilation de la tourelle, les conditions des servants restent très difficiles du fait des fortes chaleurs où se trouve ces cuirassements.
Eclairage

L’éclairage est assuré par 70 lampes électriques de 16 bougies. On prévoit pour parer à un accident un certain nombre de lampes à huile. L’énergie nécessaire est fournie par un groupe électrogène de 34 chevaux qui commande également les divers mouvements de la tourelle et les quatre ventilateurs aspirants.
Protection de la chambre de tir contre la chaleur

Pour empêcher l’élévation de la température à l’intérieur de la chambre de tir, le cuirassement est recouvert extérieurement de carreaux en fibrociment maintenus par une carcasse légère en fer cornière et intérieurement d’une couche de 10 mm d’amiante fixé par des bandes de laiton. Enfin, sous la toiture une pompe permet d’arroser les parois intérieures.
Substructions
La tourelle est placée au milieu d’un massif de béton armé dont l’épaisseur horizontale depuis le sommet de l’avant-cuirasse est de 5 mètres. Cette dernière pièce est formée de plusieurs voussoirs en acier moulé réunis par de forts boulons qui passent dans des oreilles venues de fonte avec les voussoirs.
Ceux-ci ont 1,25m de hauteur, 0,25m d’épaisseur à leur partie supérieure et 0,15m à la base.
Prix de revient des tourelles de 240 de côte
Une pareille tourelle revient à environ 1 150 000 francs transport non compris
Inventaire des tourelles de 240 de côte

1902-06. VAUBOURG Cédric
Marché Schneider et Compagnies du 27 décembre 1905 : Usines du Creusot
| Colonie | Site d’installation | Place forte | Tir de réception | Etat aujourd’hui |
|---|---|---|---|---|
| Sénégal | Cap Manuel | Dakar | 1906-1908 | Ferraillée |
| Sénégal | Cap Bel Air | Dakar | 1906-1908 | Ferraillée |
| Sénégal | Ile de Gorée | Dakar | 1907-1910 | En place avec canons modèle 1902 |
| Cochinchine Vietnam | Ouvrage de Rach Cat | Saïgon | 1907-1914 | En place sans canon |
| Cochinchine Vietnam | Ouvrage de Rach Cat | Saïgon | 1907-1914 | En place sans canon |


1902-06. VAUBOURG Cédric

1902-06. VAUBOURG Cédric









