La batterie d'artillerie de type n°1 modèle 1907 M31 de la Godelle Place forte d'Epinal. VAUBOURG Cédric

Les différents ouvrages intermédiaires et d’infanterie aménagés dans les intervalles des places fortes après la crise de l’obus torpille permettent de résister à toute poussée de l’infanterie ennemie contre la place. Mais ils n’empêchent pas l’adversaire d’armer des batteries de bombardement et de détruire par un tir systématique tous les organes de la défense. Ces organes opposent bien par eux-mêmes une résistance passive, mais on conçoit que quelle que soit leur robustesse, ils ne peuvent que succomber sous les coups répétés de l’ennemi.

Il importe donc au plus haut point de s’opposer à l’établissement des batteries de bombardement. C’est le rôle principal de l’artillerie de gros calibre placée dans les intervalles. Ce rôle n’est pas le seul, comme dans la guerre de campagne, l’artillerie peut agir à distance sur les troupes assaillantes et entraver leur marche d’approche.

Les batteries des intervalles se divisent en deux catégories, les batteries à vue directe et les batteries dérobées aux vues.

Les batteries d’artillerie à vue directe.

Un canon de 90 sur affût de Siège et Place à la batterie d'artillerie du plateau de la Justice N°1 ou N°4 à Epinal en 1904. Lionel PRACHT
Un canon de 90 sur affût de Siège et Place à la batterie d’artillerie du plateau de la Justice N°1 ou N°4 à Epinal en 1904. Lionel PRACHT

Les batteries d’artillerie à vue directe sont spécialement destinées à agir sur des buts mobiles. Elles comprennent, des pièces légères (canons de 80, de 90 et de 95) et des pièces de gros calibre.

Les pièces légères ne sont pas liées au front de la ligne principale, elles peuvent être déplacées suivant les besoins de manière à agir depuis le moment de la lutte sur les positions avancées jusqu’aux dernières phases du siège. Les travaux à prévoir pour elles consistent à reconnaître des positions de tir, des positions d’abri, des chemins entre ces deux sortes de position et à exécuter quelques améliorations.

Les positions de tir seront autant que possible défilées au moyen de cultures ou de masques naturels ou artificiels. Les positions d’abri devront être complètement défilées des vues de l’ennemi, on peut y installer des abris légers pour les servants. Les chemins reliant ces diverses positions seront aussi courts et aussi défilés que possible.

Batterie de gros calibre à vue directe. D'après un cours de fortification
Plan d’une batterie de gros calibre à vue directe. D’après un cours de fortification VAUBOURG Cédric

Les batteries de gros calibre seront installées de manière à pouvoir battre les colonnes et les rassemblements importants de troupes que les pièces légères ne pourraient atteindre à cause de la distance.

Ces batteries seront peu nombreuses, car on pourra le plus souvent employer dans ce but des batteries dérobées aux vues. Elles consisteront en batteries enterrées.

Dès l’ouverture de la lutte d’artillerie, leur situation ne sera plus tenable. Elles seront alors évacuées sur des positions en arrière.

La batterie modèle 1886 M35 d'Uxegney était armée de 4 canons de 155 long. VAUBOURG Julie
La batterie modèle 1886 M35 d’Uxegney était armée de 4 canons de 155 long. VAUBOURG Julie

Dans quelques cas, il pourrait y avoir intérêt à maintenir ces batteries intactes le plus longtemps possible. Ce sera par exemple le cas où il n’y aurait pas d’emplacement propice en arrière. On devra alors avoir recours à une batterie cuirassée.

Le plan ci-dessous représente une batterie cuirassée évacuée sur des positions en arrière.

Elle se compose d’une tourelle à éclipse pour un canon de 155 Raccourci, placées dans le même massif de béton. Autour d’elle, est installée une petite crête d’infanterie. A proximité de la tourelle, se trouvent des magasins à munitions et des logements pour les artilleurs et les hommes de garde. A côté de la tourelle se trouve un observatoire cuirassé.

Plan de la batterie cuirassée pour une tourelle Galopin de 155R07 du fort de Longchamp à Epinal. VAUBOURG Cédric
Plan de la batterie cuirassée pour une tourelle Galopin de 155R07 du fort de Longchamp à Epinal. VAUBOURG Cédric

Les batteries d’artillerie dérobées aux vues.

Les batteries dérobées aux vues se partagent en deux catégories : les batteries de crêtes et les batteries hors de vue.

Les premières sont placées assez près de la crête pour que leurs observatoires placés sur la crête même communiquent facilement avec elles. Elles sont caractérisées par ce fait que tout en étant masquées aux vues directes des positions ennemies, elles peuvent être assez facilement découvertes d’observatoires élevés et qu’en outre, dans le tir, elles trahissent leur position par les lueurs de leurs pièces.

Les batteries hors de vue sont mieux couvertes par les lignes du terrain en avant. En revanche, elles ne peuvent communiquer avec leurs observatoires en avant que par signaux ou par téléphone.

Malgré cet inconvénient, les batteries hors de vue devront autant que possible être recherchées.

En effet :

  • 1° Souvent elles pourront, grâce à des observatoires élevés, communiquer à la voix tout comme une batterie de crête.
  • 2° L’avantage d’avoir un observatoire rapproché est souvent illusoire. L’adversaire en effet s’appliquera le plus possible à défiler ses travaux, de telle sorte qu’on ne pourra les découvrir que de points très éloignés. Toutefois, les batteries de crêtes pourront généralement, au moyen de leur observatoire rapproché, régler leur tir sur les buts auxiliaires.

On ne pourra toutefois employer toujours des batteries hors de vue.

  • 1° On peut se trouver dans un terrain plat complètement dominé et dans lequel il n’y ait pas de position pour une batterie hors de vue.
  • 2° Le terrain complètement dérobé aux vues peut être impraticable à cause de sa pente, par suite d’escarpement, de marais etc.
  • 3° On peut avoir besoin d’exécuter contre certain objectif un tir de plein fouet impossible à réaliser dans une position hors de vue.

Pour toutes ces causes, on peut être amené à construire une batterie plus ou moins exposée aux vues. On cherchera par une organisation plus forte le complément de protection que l’on n’a pu réaliser autrement.

Les batteries d’artillerie de crête.

Manoeuvre d'un obusier de 155 modèle 1881 dans la batterie de crête modèle 1886 de Chantraine à Epinal en 1904-05. Lionel PRACHT
Manoeuvre d’un obusier de 155 modèle 1881 dans la batterie de crête modèle 1886 de Chantraine à Epinal en 1904-05. Lionel PRACHT

Les batteries de crêtes construites après 1885 étaient semblables aux batteries en terre établies par les bataillons d’artillerie à pied, sauf que les parties en bois ou en gabionnades étaient remplacées par de la maçonnerie. Ces batteries modèle 1886, furent ensuite améliorées au moyen d’abris légers recouverts de dalles en bois puis en béton armé de 50 cm d’épaisseur à l’épreuve des obus à balles. Enfin, on y installe dans certaines places des abris à l’épreuve des obus légers pour le personnel et les munitions. Ces locaux peuvent avoir plusieurs dispositions. Nous en donnerons deux indiquées dans l’instruction du 24 mai 1907.

Le premier type de batterie de crête

Plan d'une demie-batterie de crête de type n°1 modèle 1907. D'après un cours de fortification VAUBOURG Cédric
Plan d’une demie-batterie de crête de type n°1 modèle 1907.
D’après un cours de fortification VAUBOURG Cédric

Dans le 1er type, les pièces sont installées sur des plateformes ayant 6m50 de largeur et 6m de longueur. La largeur est portée à 7m pour les mortiers de 220 ou de 270. Les plateformes sont séparées par des traverses qui ont au minimum 10m de largeur. En avant d’elles, s’étend un parapet constitué autant que possible par la terre vierge. Si on a dû le constituer en terre rapportée, on lui donne une épaisseur minimum de 10 à 15m. Le mur de genouillère sera une murette en béton armé.

La batterie d'artillerie de type n°1 modèle 1907 M31 de la Godelle Place forte d'Epinal. VAUBOURG Cédric
La batterie d’artillerie de type n°1 modèle 1907 M31 de la Godelle Place forte d’Epinal. VAUBOURG Cédric

En arrière des plateformes, s’étend une communication de 2m de largeur au fond, et tenue comme les plateformes à 2m40 au-dessous de la crête de feu. Les servants peuvent s’abriter dans des locaux situés sous le parapet en avant des traverses. Ils débouchent au moyen d’escaliers sur les deux plateformes contigues. Les murs de fond sont en béton armé de 1m50 d’épaisseur, les murs de façade en béton spécial ont 1m, enfin les dalles armées ont 1m25 d’épaisseur pour une portée de 1m50.

Le commandant de la batterie possède un abri spécial installé dans une traverse. Cet abri comprend deux pièces, une pour lui, l’autre pour les armements. La traverse doit être assez large pour garantir les murs de pourtour par une épaisseur de terre suffisante.

Une niche à munitions ayant conservée sa porte métaliquue de la batterie d'artillerie n°6 de Roppe. VAUBOURG Julie
Une niche à munitions ayant conservée sa porte métaliquue
de la batterie d’artillerie n°6 de Roppe à Belfort. VAUBOURG Julie

Le 1/3 ou le 1/4 des munitions d’une forte journée de tir peut trouver place dans des niches installées en queue des traverses. Ces niches sont recouvertes d’une dalle armée de 0,5 m d’épaisseur.

Plan d'un magasin de batterie en maçonnerie. D'après un cours de fortification VAUBOURG Cédric
Plan d’un magasin de batterie en maçonnerie.
D’après un cours de fortification VAUBOURG Cédric

Le reste des munitions de la journée est contenu dans le magasin de batterie. Lorsque le magasin de batterie peut être placé dans un endroit complètement défilé, on le construit en maçonnerie ordinaire.

Si le terrain est plat on peut garantir les munitions soit en employant une quantité de petits magasins disséminés, soit en ayant recours à un magasin à l’épreuve. Celui-ci comprend 2 pièces, une pour les gargousses, l’autre pour les projectiles et un petit atelier de modification des charges. On prévoit également quelques niches pour les fusées et les détonateurs. Les murs de fond sont en béton armé et ont 1m50 d’épaisseur. Les murs de façade et les murs intérieurs sont en maçonnerie ordinaire. L’ensemble est recouvert par une dalle de 1m35 d’épaisseur pour une portée de 2m20.

Le couloir ayant conservé ses portes métalliques des chambres de stockage du magasin de batterie de la batterie d'artillerie n°6 de Roppe à Belfort. VAUBOURG Cédric
Le couloir ayant conservé ses portes métalliques des chambres de stockage du magasin de batterie de la batterie d’artillerie n°6 de Roppe à Belfort. VAUBOURG Cédric

Quelquefois, pour simplifier le travail des servants, on place le magasin de batterie à l’épreuve dans la batterie même, à l’emplacement d’une traverse. Dans toutes ces constructions, on a affaire à des locaux de peu de portée et de peu de hauteur intérieure. Aussi il est plus économique, au lieu de descendre les murs de pourtour à la profondeur réglementaire, de les établir sur un radier général en béton de 1 mètre d’épaisseur au minimum.

Magasin à l'épreuve d'une batterie modèle 1907. D'après un cours de fortification. VAUBOURG Cédric
Magasin à l’épreuve d’une batterie modèle 1907. D’après un cours de fortification. VAUBOURG Cédric

Le deuxième type de batteries de crête

La batterie de crête de type 2 du Bois de Lauffée 6-3 à Verdun. VAUBOURG Cédric
Un abri pour servants de la batterie d’artillerie de crête de type 2
du Bois de Lauffée 6-3 à Verdun. VAUBOURG Cédric

Le 1er type de batterie ne peut guère être employé lorsque des coups d’écharpe sont à craindre. Le service des servants dans la communication serait en effet difficile, et les murs de pourtour des locaux placés dans les traverses ne seraient pas protégés par une épaisseur de terre suffisante, à moins de donner à ces traverses une épaisseur considérable. On peut alors employer le 2e type. Tous les locaux sont dans ce cas placés en avant du mur de genouillère.

Plan d'une batterie d'artillerie de crête de type 2 modèle 1907. D'après un cours de fortification VAUBOURG Cédric
Plan d’une batterie d’artillerie de crête de type 2 modèle 1907.
D’après un cours de fortification VAUBOURG Cédric

Les batteries d’artillerie hors de vue

La batterie hors de vue est semblable à celles construites par les bataillons d’artillerie à pied, on remplace toutefois partout le bois par de la maçonnerie. Les talus sont constitués soit au moyen de gazons, soit au moyen de carcasses légères en ciment armé, soit au moyen d’un grillage mécanique. Les murs de genouillère sont en maçonnerie ordinaire dans laquelle sont scellés, s’il y a lieu, les fers maintenant le grillage mécanique. Chaque batterie possède un magasin de batterie et un atelier de transformation des charges. Cet atelier se trouve soit dans la batterie, soit accolé au magasin de batterie.

Les batteries cuirassées.

Les batteries dérobées aux vues pourraient être des batteries cuirassées. On les constituerait alors au moyen d’un certain nombre de tourelles pour 1 canon de 155 raccourci ou de tourelles pour 1 canon de 155 court.

Plan de la batterie cuirassée pour deux tourelles de 155C modèle 1908 du fort de Longchamp à Epinal. VAUBOURG Cédric
Plan de la batterie cuirassée pour deux tourelles de 155C modèle 1908 du fort de Longchamp à Epinal. VAUBOURG Cédric

Les réseaux de fils de fer

Toutes les batteries que nous venons de décrire doivent être autant que possible mises à l’abri d’un coup de main. En particulier, elles sont entourées d’un réseau de fils de fer de 10 à 20 mètres d’épaisseur.

Le réseau de voie de 60

Dans les places de Verdun, Toul, Epinal et Belfort une grande partie des batteries d’artilleries de ces 4 places seront reliées au réseau de voie de 60 afin de les approvisionner en munitions plus rapidement depuis les magasins de secteur.

Les batteries d’artillerie à hauts reliefs

La traverse abri de la batterie d'artillerie à Hauts reliefs M7 de Razimont à Epinal. VAUBOURG Cédric
La traverse abri de la batterie d’artillerie à hauts reliefs M7 de Razimont à Epinal. VAUBOURG Cédric

Ces batteries d’artillerie sont aménagées à proximité des ouvrages avant 1885. Elles étaient le plus souvent annexes aux forts pour compléter la défense de l’ouvrage sur un secteur non visible. Ces batteries dites à hauts reliefs possèdent une traverse-abri pour les servants ou les munitions. Elles sont parfois pourvues d’un petit fossé qui complète leur défense rapprochée. Après la crise de l’obus torpille, ces batteries seront dans les places de première catégorie soit modernisées ou elles seront désarmées et transformées en ouvrage d’infanterie. Leur armement sera alors placé dans des batteries d’artillerie plus modernes.

Plan de la batterie annexe à hauts reliefs ouest des Friches. VAUBOURG Cédric
Plan de la batterie annexe à hauts reliefs ouest des Friches. VAUBOURG Cédric